Homo 04. Des rapports de classes chez les homos (victoriens)

 

ddt21-rapports-de-classes-chez-les-homos-victoriens-2De tout temps les dominants ont exploité sexuellement les dominés, hommes et femmes, et plus encore quand ils disposent sur l’esclave et le serviteur d’un pouvoir sans limites.

Mais l’érotisation de la masculinité du travailleur ne pouvait naître que lorsque les classes s’agencent comme elles le font sous le capitalisme. Le bourgeois ne se rapporte pas au prolétaire comme le maître à l‘esclave ou le seigneur au serf. Théoriquement libre, en fait obligé de vendre sa force de travail pour vivre, le prolétaire est payé par le bourgeois pour la location de son corps et de son énergie. L’omniprésence de l’échange marchand a conduit le capitalisme à une gestion originale de la prostitution, avec des conséquences considérables sur son traitement de l’homosexualité.

Rent Boys

Dans le paysage de la sexualité victorienne, la personnalité d’Oscar Wilde et son image de martyr masquent une réalité dont il n’était qu’un brillant éclat. Si son procès en 1895 est celui-ci de l’homosexualité, Wilde y est condamné comme un cas particulier de prostitution.

Municipalisée, légalisée, interdite, réprimée, enfermée…, la prostitution a subi des régimes divers. La nouveauté du 19e siècle, c’est de la soumettre à un traitement global, du point de vue de l’ordre et de l’hygiène publics, associant policier, médecin, démographe et sociologue. La prostitution occasionnelle à laquelle il arrivait à des ouvrières de recourir (le « 5e quart de la journée ») devient plus difficile dans la deuxième moitié du siècle, d’autant que la régularisation s’impose aussi au sein de la classe ouvrière, qui exclut la femme qui s’y livre, même accessoirement. Celle qui exerçait cette activité par intermittence devient une « prostituée », enclose dans une catégorie, voire (brièvement en Angleterre, durablement en France) dans un statut contraignant, avec enregistrement administratif et contrôle sanitaire obligatoire. Le rent boy (littéralement un garçon loué) apparaît à la même époque.

La nouvelle législation anglaise sur l’immoralité publique s’inscrit dans cette évolution. Quand en 1885, le député Labouchere propose de criminaliser les rapports sexuels entre hommes, c’est par un amendement à une loi sur la prostitution, élevant l’âge du consentement pour les filles de 13 à 16 ans, et augmentant les pouvoirs de la police. Au nom de la protection de la femme, c’est aussi le mariage et la monogamie que l’on défend. La même année, 250.000 personnes manifestent à Hyde Park contre le marché aux esclaves qui entretient la prostitution.

La dernière exécution pour sodomie (buggery) avait eu lieu en 1836, châtiment remplacé en 1861 par la prison à vie, peine restée inappliquée. L’article 11 de la loi de 1885 punit l’« outrage à la pudeur » entre hommes (gross indecency, et non sodomy) de deux ans de prison (ce sera le cas de Wilde). L’accusation devra prouver qu’il y a eu pénétration avec « émission de semence ». Techniquement, la dilatation de l’anus ne suffit pas, et ni masturbation mutuelle ni fellation ne sont expressément interdites.

On aurait pu croire que ces critères allaient limiter la répression policière. Il n’en a rien été, car ce qui motive la justice victorienne, c’est l’assimilation du sexe à un danger : la sexualité portant une charge sociale subversive, il faut l’encadrer et en réprimer les écarts. La législation sera aggravée en 1897 et 1912.

Par conséquent, quand il s’avère impossible d’accuser un suspect d’outrage à la pudeur, on le poursuit pour prostitution, d’autant que la loi implique toute personne ayant « participé à commettre » l’acte.

Les classes supérieures ne sont guère inquiétées. En 1871, Boulton et Park, membres de la bonne société arrêtés pour s’être habillés en femmes, sont acquittés parce qu’ils ne répondaient pas à l’idée couramment admise assimilant désir homosexuel et prostitution. Il faut être pauvre pour se prostituer, donc ils ne se prostituaient pas, donc ils n’étaient pas sodomites.

La répression se justifiait en mettant en avant une image de victime, de dégradation : la prostituée est une ouvrière déchue, le rent boy un prolétaire dévoyé. La classe dirigeante se représente les masses laborieuses comme faibles et devant être protégées contre elles-mêmes.

En fait, les jeunes gens se faisant payer comme rent boys pratiquaient aussi entre eux l’homosexualité, ce que la presse et la justice préféraient taire, présentant la relation comme purement mercantile. Parler d’innocence (bafouée) est une façon de refuser la sexualité, ici entre hommes : on ne veut voir qu’un rapport prédateur/victime.

Au contraire de Boulton et Park, l’auteur du Portrait de Dorian Gray sera condamné parce qu’il ne respecte pas les repères de l’acceptable. Provocateur, il provoque sa propre chute en portant plainte pour diffamation contre le marquis qui l’avait qualifié de sodomite. La partie adverse accumule alors les témoignages, accablants pour Wilde, de rent boys que le tribunal utilise tout en les dénonçant comme prostitués autant que comme maîtres-chanteurs. L’homosexualité est mise au pilori à travers le procès de la prostitution.

Appropriation du corps prolétaire

Dans le cas particulier d’échange économico-sexuel  entre rent boy et celui qui le paye, la classe ouvrière représente l’élément masculin, le client bourgeois l’élément féminin.

Du point de vue du prolétaire, l’homme originaire de la classe ouvrière pouvait se livrer à la prostitution, pourvu qu’il garde son rôle de mâle dominant (actif et pénétrant, conforme à l’attente fréquente des clients). Cette condition était nécessaire pour ne pas être rejeté par son propre milieu : le client passait pour efféminé, donc l’acte entre deux hommes respectait le code sexué, sauf qu’ici le rôle imposé féminin était tenu par un homme. La normalité persistait. « Je ne suis pas une femme », pouvait se dire le rent boy.

Quant au client, il cherchait un mâle, un partenaire qui ne soit pas comme lui, qui ne se conduise pas comme un homo est censé se conduire, et il le trouvait dans une autre classe que la sienne. L’amant issu du peuple doit répondre au stéréotype d’un « dur », sexuellement dominant, attirant par son côté primitif, à peine domestiqué par une civilisation qui efféminise, un mâle « brut » dont la fréquentation ne va pas sans danger, ce qui permet au monsieur distingué de se dire lui aussi : « Je ne suis pas une femme. »

Le partenaire préféré des homos des classes supérieures anglaises avant 1914 est le prolétaire urbain. Le bourgeois commande le corps ouvrier dans son entreprise. Wilde achète la masculinité du rent boy comme le bourgeois achète la force de travail de l’ouvrier. Le garçon loué apporte à l’homo argenté ce dont celui-ci est privé : la puissance, la capacité d’être actif au contact de la matière. En usine, l’ouvrier apporte une force physique qu’il soumet au patron : de même dans la relation sexuelle monnayée.

Montague Glover (1898-1983) multipliait les photos d’hommes costumés et disposés de façon à ressembler au cliché du soldat, du marin ou du boxeur. Ses images donnaient corps à ce qui typifie la classe ouvrière au travail et au repos. La classe dominante a le pouvoir de faire correspondre le dominé à l’image qu’elle s’en fait. L’exploitation organisée par l’entrepreneur dans l’usine se doublait d’une représentation où le travailleur était payé pour jouer son rôle. Dans une situation comme dans l’autre, il est fétichisé et réifié. Glover a vécu cinquante ans avec un cockney* qu’il faisait passer pour son domestique.

Les homos de la bonne société n’étant pas marxistes, leur définition de la « classe ouvrière » reste assez floue. Le romancier E.M. Forster (1879-1970) noue une longue relation avec un policier londonien, Bob, ainsi qu’avec son épouse et son fils, et prend la famille sous son aile. Contrairement à un amant antérieur, chauffeur de taxi insuffisamment disponible au gré de Forster, Bob répond toujours aux désirs de l’écrivain, qui dispose d’un contrôle sur le corps de Bob et l’ensemble de sa vie.

Inégal, le rapport l’est également dans l’esprit de Forster : « les classes inférieures » ignorent « la passion amoureuse », écrit-il dans son journal intime. Un personnage de son roman Maurice dit des ouvriers : « Ils ne ressentent pas comme nous. Ils ne souffrent pas comme nous le ferions à leur place. ».

J.R. Ackerley (1896-1967, écrivain et un des rares homos à l’être ouvertement) évite les efféminés de son propre milieu, leur préférant les hommes virils, soldats en particulier, « jeunes, normaux, issus de la classe ouvrière, et dressés à obéir ».

Forster, Glover et tant d’autres nient l’humanité des classes inférieures, et ce que eux, homos distingués, auraient de commun avec leurs amants prolétaires, préférant croire que seul l’appât du gain motiverait le rent boy. Ils en parlent comme certains écrivains du 19e siècle décrivaient les prostituées, dénuées de vrais sentiments par nature ou par leur métier.

Homos de toutes les classes, unissons-nous !

A ce mépris de classe, s’oppose une autre attitude : l’idéal d’une union des classes. Déjà Wilde déclarait : « L’amour est la seule réalité démocratique », et Walt Whitman (1819-1892) célébrait « l’association fraternelle »  créée « par l’amour masculin entre camarades », étape vers une communauté humaine.

Whitman était seulement poète. Edward Carpenter (1844-1929), lui, se réclamait du socialisme. Il ne payait pas pour faire l’amour, ni ne fréquentait le grand monde. De famille aisée, après des études à Cambridge, il se retire à la campagne, cultivant ses légumes et fabriquant ses sandales. Il s’affirme ouvertement homo dans la dernière partie de son existence, qu’il partage à partir de 1898 avec un jeune ouvrier, George Merrill (1891-1927). Leur vie commune durera quarante ans. Ni paria ni provocateur, Carpenter fréquentait sans difficulté majeure les habitants du village. Son 80e anniversaire lui vaudra de nombreux hommages, dont celui de la confédération des syndicats. A sa mort, en 1929, le Premier Ministre et le ministre de l’Intérieur lui témoigneront leur estime.

En 1893-94, Carpenter publie plusieurs brochures en défense de l’amour entre hommes, lues aussi par des ouvriers, et il correspond avec des homos isolés. Il intègre la question (homo)sexuelle dans l’ensemble des causes pour lesquelles il milite : libre pensée, syndicalisme, critique des prisons, du colonialisme, de la science, soutien de la journée de 8 heures qui libérerait les énergies positives des travailleurs… Ses conférences réunissent jusqu’à un millier d’auditeurs. Empruntant à Morgan (La Société archaïque, 1877) et à Engels, Carpenter diagnostique la source du mal dans la propriété privée et l’échange marchand. La société souffre d’avoir tourné le dos à la nature : on accèdera au communisme par un retour à la simplicité, à la communauté et (comme chez William Morris) à l’artisanat. Il prône un idéal du travail manuel, une vie coopérative, simple, plutôt rurale, ouvrant la voie à des relations « authentiques ».  

Carpenter imagine possible un dépassement des oppositions de classe grâce au sentiment amoureux entre hommes. L’homosexualité permettrait d’« élever » la classe ouvrière au- dessus d’elle-même.

Tout en théorisant un sexe intermédiaire, Carpenter reprend la dualité traditionnelle masculin/féminin, sauf qu’il l’inverse : l’homme serait doux et timide, la femme vive et active, traits pour lui positifs, car signes annonciateurs d’une humanité meilleure.

Classes laborieuses, classes vertueuses 

Si les classes dominantes ont toujours craint les exploités, la révolution industrielle aggrave le péril en concentrant des travailleurs dans des usines et des villes géantes. Obsession du crime, inquiétude devant le concubinage ouvrier, alerte aux mœurs, barbarie menaçante… les classes laborieuses sont forcément dangereuses. Des compilateurs de statistiques aux précurseurs du roman policier, le 19e siècle bourgeois a interprété à sa façon la violence collective et individuelle, notamment sexuelle. Le criminologue Lombroso associe le désir homosexuel à des comportements asociaux, et il est courant de décrire le meurtrier de femmes comme pauvre, frustre, psychotique… et démasculinisé.

La ville tentaculaire crée une masse volatile riche de dangers, voire une « population ennemie », et la classe dominante est obligée de se poser la question des classes, surtout quand la montée du mouvement syndical et socialiste semble accroître le fossé entre deux groupes aux intérêts irréconciliables.

C’est à ce conflit que Carpenter (et d’autres que nous ne détaillerons pas, radicaux ou paternalistes selon les cas) propose une solution : le sexe comme contribution à résoudre la question sociale.

Edward Carpenter idéalise le contact direct des travailleurs avec la matière (et pour cette raison valorise plus le maçon ou le laboureur que l’ouvrier d’usine). Chez eux, sexe et amour seraient « innés, naturels et spontanés, libérés de la culpabilité et (..) des notions de vice et de péché ». Comme Rousseau, Carpenter oppose un peuple sain à des riches corrompus et pervertis. Il y aurait quelque chose d’intrinsèquement radical et libérateur dans la classe ouvrière, parce qu’elle travaille tandis que les oisifs cultivent leurs vices : elle a donc pu préserver des mœurs saines, en particulier la fraternité masculine qu’ignore l’élite décadente.

« L’amour est un grand niveleur. Il est probable que la vraie Démocratie repose sur un sentiment qui transcende facilement les barrières de classe et de caste, plus solidement que sur tout autre fondement. (..) Si l’on cherche ce qui fonde la véritable Démocratie, il est probable qu’on le trouve plus en un sentiment transcendant facilement les barrières de classe et de caste qu’en toute autre cause. » (The Intermediate Sex, 1908)

Exemples grec et polynésien à l’appui, Carpenter affirme qu’au contraire de l’attirance hétérosexuelle qui isole et divise, l’homosexualité seule est facteur d’égalité. Telle est la contribution positive du « sexe intermédiaire » à la société. Carpenter rejoint ainsi Whitman : « la camaraderie amoureuse » fait le dynamisme démocratique.

Moralisation

Le lieu commun sexiste est évident chez ceux qui recherchaient de préférence les marins et soldats, si possible du régiment d’élite de la Garde, emblème d’une hyper-virilité. Ces homos dits efféminés fuient l’image de la femme.

Mais un préjugé de classe est présent aussi chez ceux comme Carpenter qui refusaient les amours tarifiées. Selon lui, une classe ouvrière engluée dans la misère matérielle est vouée à des relations affectives dégradées. L’homosexualité « véritable » et émancipatrice ne se révèlera au sein du peuple que grâce à la venue de membres de la classe moyenne ou bourgeoise. La classe laborieuse est saine, mais il faut l’intervention d’individus éduqués pour qu’en milieu populaire l’attirance entre hommes développe ses potentialités de réciprocité et d’amour.

Carpenter fait la morale :

« On ne saurait trop insister sur la distinction entre ceux qui sont nés amoureux du même sexe, et ce groupe avec qui on les confond trop souvent (..) qui adopte certaines pratiques homosexuelles (..) par curiosité purement charnelle, ou poussé par l’extravagance de leurs désirs. » (Homogenic Love & Its Place in a Free Society, 1894)

D’une part l’homo doit être fidèle. D’autre part, l’homo congénital, de naissance, de nature (comme la nature nous fait naître « homme » ou « femme »), serait le seul homosexuel authentique. Carpenter demande que l’on place « l’amour avant le désir » et dénonce la « minorité licencieuse » et les « libertins » qui ternissent les amours masculines.

Home

Pour Carpenter et ses amis, ce n’est pas le choix d’objet qui prime (l’attirance d’un homme pour un homme au lieu d’une femme), c’est la stabilité de la relation… comme dans le mariage.

L’objectif est d’aider l’ouvrier à acquérir un foyer, un home, qui le fera accéder à un statut stable et moralement digne. Les homosexuels serviront de passeurs vers l’idéal d’un monde où les femmes joueront un plus grand rôle, et où en retour les hommes manifesteront plus de sensibilité. Le « sexe intermédiaire » a pour mission historique de contribuer à rénover la société en rapprochant les deux éléments, le féminin et le masculin, lequel n’a rien d’efféminé : l’homme à promouvoir est «  un représentant en bonne santé de son sexe, musclé, au corps bien développé ». Physiquement homme, il n’a de féminin que sa psychologie, mais uniquement dans la mesure où un trait caractéristique de la femme est d’être attirée par l’homme. L’homosexuel est supposé doté des «  pouvoirs masculins du corps et de l’esprit », « associés à l’âme plus tendre et plus émotive d’une femme ». Pour Carpenter, les garçons qui préfèrent les jeux et la compagnie des filles ne valent pas les homos authentiques.

Contre la société bourgeoise qui les exclut, mais comme elle, les premiers défenseurs de l’homosexualité se réclament aussi de la nature, quitte à modifier sa définition habituelle : leur « sexe intermédiaire » laisse intacte la binarité des deux autres en y ajoutant une case de plus. Au lieu de bouleverser le schéma établi, le troisième sexe en pallie l’insuffisance et le renforce.

Trouble dans le rapport

L’entre-deux-guerres exacerbe la polarisation de classes en Angleterre: progression du Labour (jusque-là peu représenté au Parlement), premier gouvernement travailliste en 1924, conflits âpres et répétés dans les mines, grève générale de 1926… favorisent l’image de l’ouvrier brutal, aux appétits sexuels excessifs. La peur du socialisme expropriateur et niveleur s’exprime jusque dans le sexe : l’érotisation bourgeoise du prolétaire mâle n’est plus si simple.

Après 1945, l’homosexualité proprement dite (moins pourchassée) est dissociée de la prostitution masculine (totalement ostracisée). Quant à la classe ouvrière, elle passe du statut de menace sociale globale à celui de problème gérable, notamment par un contrôle policier accru de la délinquance juvénile issue des milieux ouvriers.

En parallèle, la famille de type « bourgeois » et sa morale se révélant de moins en moins indispensables à une société capitalisée, l’évolution des mœurs pousse à une (lente) adaptation du Droit en matière sexuelle. Ce qui va s’imposer, c’est la distinction entre les « vrais » et honnêtes homos et ceux, assimilés à des prostitués, qui font l’amour dans des lieux publics dont la définition est très large (incluant par exemple les chambres d’hôtel). Il en résulte une stigmatisation des homos de milieu populaire dont l’activité se déroule en grande partie – par force – dans l’espace public. Une relative tolérance des amours masculines va de pair avec la répression accentuée de la prostitution, symbolisée par la purification de Piccadilly Circus.

S’il n’est pas encore respectable, l’homosexuel devient presque acceptable, à condition de se comporter comme les classes moyennes et supérieures. Dans le film Victim (1961), Dirk Bogarde interprète un célèbre avocat marié bisexuel qui, soutenu par son épouse, décide de dénoncer des maîtres-chanteurs et donc de s’incriminer lui-même.

Les Communes dépénalisent l’homosexualité en 1967, mais dans des limites étroites, et l’âge légal pour consentement ne sera identique pour rapports homos et hétéros qu’en 2000.

* * *

En Angleterre, l’identité homosexuelle a dû se former dans une société obsédée par la prostitution. Ce n’était pas l’exploitation en elle-même qui inquiétait : celle du travail par le capital passait pour juste et nécessaire. Le commerce sexuel était condamnable car on y voyait une menace pour l’ordre familial considéré comme un pilier de la société.  

S’il revenait parmi nous, Edward Carpenter apprécierait que le 21e siècle distingue deux catégories : les gays honorables, de préférence monogames et souvent parents modèles, à la sexualité différente mais au mode de vie proche de celui d’un couple hétéro classique ; et les homos qui « couchent avec tout le monde » et parfois même pour de l’argent. Les rêves de réunion des classes par les amours masculines sont oubliés, mais pour le reste Carpenter l’a emporté.

Cet épisode a surtout abordé le sujet du point de vue des classes dominantes, qui laissent plus de témoignages sur leur vie privée. Comment l’amour entre hommes était-il vécu par « ceux d’en bas » ? C’est ce que nous verrons à propos de l’Allemagne et des États-Unis.

(à suivre)

G.D.

* Cockney : Natif de Londres, souvent issu de la classe ouvrière et habitant un quartier populaire de la ville.

Quelques lectures

G.D., Sur la « question » des « femmes », 2016

L. Mathieu, Sociologie de la prostitution, La Découverte-Repères, 2015, chapitre 1.

Neil McKenna, The Secret Life of Oscar Wilde, Arrow Books, 2004. Excellente biographie.

Oscar Wilde, L’Âme humaine sous le socialisme, 1891.

Matt Cook : London & the Culture of Homosexuality 1885-1914, Cambridge U.P., 2003.

Jonathan E. Coleman, Rent : Same-Sex Prostitution in Modern Britain 1885-1957, University of Kentucky, 2014.

Paola Tabet, La banalité de l’échange, entretien, 2009.

E.M. Forster, Maurice, roman commencé en 1913, publié un an après la mort de l’auteur (traduction française, Ed. 10/18).

Edward Carpenter, Love’s Coming of Age, 1896, Edition de 1911.

Sur Ed. Carpenter : Toibin Colm, “Urning”, London Review of Books, 29 janvier 2009 :

Jonathan E. Coleman, Surely It Deserves a Name. Homosexual Discourse among Ellis, Carpenter and Symonds, Thèse, University of Kentucky, 2010.

Ed. Carpenter, Civilisation : Its Cause & Cure, 1889.

 Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris durant la première moitié du 19e siècle, Tempus-Perrin, 2007 (1ère éd., 1956).

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