LPR / Souvenirs d’une fille dégenrée

Lola Miesseroff est née en 1947. Vers 18 ans, en plaisantant, un de ses proches la surnomme « fille à pédés », pour son goût et sa facilité à lier amitié avec des hommes qui préfèrent les hommes. Mais « la typologie de la fille à pédés est large », écrit Hélène Hazera dans sa postface. Surtout pour une fille dégenrée dès l’enfance, élevée dans ce qui a aujourd’hui pour nom « diversité » : jeunesse marseillaise, ascendance juive et arménienne, langues russe et française, éducation naturiste et libertaire, voisinage d’orientations sexuelles diverses et fluctuantes. Nos lectrices et lecteurs la connaissent par l’entretien qu’elle avait donné sur le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) pour notre série « Homo » (reprise en volume par les éditions Niet !). Le livre Filles à pédés, qui vient de paraître chez Libertalia, raconte quelques années de fureurs, de bruits, d’efforts pour vivre libre ou, du moins, sous le minimum possible de contraintes, temps de fêtes et de morts aussi. Époque pré-68, Mai 68, post-68 : un historien dirait « le long 68 ».
Lola ne mystifie ni cet ébranlement, ni la part qu’elle y a prise, mais sans lui sa vie aurait été plus pale. (Sur la période, nous recommandons vivement son
Voyage en outre-gauche. Paroles de francs tireurs des années 68, Libertalia, 2018). Des temps bien lointains. Trente-deux ans séparaient de Juin 36 les grévistes et manifestants de Mai 68 : plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis une secousse dont on méconnaît le fait central : c’était la plus grande grève générale de l’histoire.
Adolescente puis jeune femme, Lola fait l’expérience de la révolte… anarchisme, Internationale Situationniste, communisme libertaire, « outre-gauche », monde du jour et souvent de la nuit, plutôt marginal mais qui ne se théorise pas comme le nouveau ferment révolutionnaire, Comités d’action, MLF, FHAR, Gouines Rouges, Gazolines… on croise au passage quelques noms connus, évoqués sans que Lola les prenne trop au sérieux, sachant aussi d’ailleurs garder la même distance vis-à-vis d’elle-même. Partager des appartements, provoquer, se droguer (joint et acide, on se méfie des seringues), dériver, vivre de petits boulots et de débrouille, boire, faire l’amour et/ou baiser (parfois percevoir la différence est difficile), faire des rencontres, voyager pour connaître amies et camarades (pas à Katmandou, ce serait une désertion), rester disponible pour agir quand et comme on peut (sans verser dans le militantisme, ce « 
stade suprême de l’aliénation »).
On ne lira évidemment dans ce témoignage aucune glorification d’une « révolution sexuelle » qui n’a pas eu lieu (si l’expression a un sens, seule une révolution sociale le lui donnera). Certes la société a beaucoup évolué. En France, il a fallu attendre 1967 pour la légalisation de la pilule (et deux ans de plus avant de pouvoir l’acheter en pharmacie), et 1975 pour la dépénalisation de l’avortement. Depuis, mœurs et lois ont heureusement changé. En ce début de XXI
e siècle, gays et lesbiennes vivent presque librement leur sexualité – du moins dans certains lieux et sous certaines limites. Pour autant, si « révolution » de la vie quotidienne il y avait eu, nos contemporains ne ressentiraient pas le besoin de s’abriter derrière une classification, comme si l’on n’était libre – ou simplement en sécurité – qu’à l’intérieur d’un espace protégé. Cinquante ans après 68, on ne critique l’identité que pour s’en trouver une. Autrefois, selon que l’on était né avec un pénis ou avec un utérus, un rôle sexuel fixe était imposé : maintenant il serait, théoriquement, possible de le choisir, d’en changer, voire de le combiner à d’autres modèles, mais une pression sociale pousse à se classer chaque fois hétéro, gay, lesbienne, bi, queer, transgenre, en questionnement, agenre… et l’on espère échapper à un code en les multipliant : LGBTQQIAAP, complété du signe « + » pour n’oublier personne. Les hétéronomé.e.s aussi ont leurs spécialisations, avec nomenclature obligée, du lithromantique au sapiosexuel. Les individus isolés ont au moins le réconfort d’appartenir à une communauté.
Dans ces conditions, ce que raconte Lola Miesseroff, et que résume faute de mieux le mot « polysexualité », risque de déconcerter du simple fait qu’elle et ses ami(e)s vivaient, bien ou mal (elle n’idéalise rien), mais sans ces classifications. Le garçon attiré seulement par les filles ne se disait pas plus hétéro que celui préférant les deux sexes ne se proclamait bi, et beaucoup des personnes mentionnées dans le livre seraient aujourd’hui qualifiables de queers, sauf qu’alors elles n’en éprouvaient ni besoin ni envie, ni le temps, estimant avoir mieux à faire. Et s’il ne s’agissait que de mots ! Mais ce qui est en jeu dans cette rectification lexicale est tout autre. La fragmentation langagière révèle une division entre « sociétal » et « social », entre critique du quotidien et critique globale, entre ce sur quoi on croit pouvoir agir (mon corps, mes comportements, mes amours) et ce qui nous paraît hors de portée (le travail, la société marchande, le capitalisme). Lola et ses proches résistaient aux séparations en s’abstenant de toute affirmation et lutte séparées. C’est le plus difficile à comprendre – et à dépasser.
Le récit aborde les années 80, le SIDA, puis «
 la transition de genre », PMA et GPA, « temps de la normalisation », quand la fluidité sexuelle devient désorientation puis codification. Pourtant, ce que nous dit Lola, c’est que la nostalgie ne sert à rien, et les regrets non plus. A nous, à d’autres, d’imaginer et de vivre la suite, aujourd’hui et demain.

G.D., novembre 2019.

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