Passage des étoilées

0 Passage des étoilées, Soho 1987Deux adolescentes ont vécu pendant six semaines de l’année 1953 une aventure exceptionnelle qui ne saurait être circonscrite dans les limites étroites d’un vulgaire fait divers criminel. Pour se procurer des ressources, Anne-Marie R… (seize ans) et Emilienne G… (dix-sept-ans) avaient, le 18 décembre 1953, attaqué et blessé une marchande de confection. 1 Comme, par une fâcheuse occurrence, le tiroir-caisse était vide, elle n’emportèrent pour tout butin qu’un costume tailleur et un manteau. Elles devaient se faire arrêter trois jours plus tard au cours d’une rafle à Pigalle. Ayant passé deux ans à la prison de Fresnes, les deux jeunes filles viennent de comparaître, le 22 novembre, devant la cour d’assises des mineurs, qui siégea à huis clos. Anne-Marie et Emilienne furent condamnées respectivement à sept ans et cinq ans de réclusion.

Anne-Marie et Emilienne se rencontrèrent dans une « maison d’éducation surveillée », l’institution du Bon-Pasteur, à Marseille, le 21 novembre 1952. Bientôt unies par une très intime amitié, elles décidèrent de s’évader pour vivre libres ensemble. Anne-Marie dit à son amie : « Quoi qu’ils arrive, nous nous retrouverons le 1er novembre 1953, à minuit, devant l’Obélisque de la Concorde. » Anne-Marie, qui prépare la première partie du baccalauréat, 2 réussit à s’échapper le soir de l’oral et arrive à Paris le 31 juillet 1953. Comme il lui faut subsister, elle reconnaît vite les quartiers qui lui feront perdre et gagner sa vie. Dans le carnet vert qui lui tient lieu de journal, elle écrit : « Je ne saurais très bien dire comment j’ai passé ma première semaine, toute seule dans la ville. Bien sûr, j’ai couché avec un tas de types et j’ai eu pas mal d’aventures, mais ceci n’est pas moi-même. Ceci, c’est la lutte pour la vie, la mise à profit de la bêtise et de la bestiale sensualité des hommes. En cela au moins, Paris ne diffère pas des autres contrées. Je ne voulus suivre personne pour qui je n’eusse pas d’intérêt. Je voulais être seule, pour me faire une impression toute personnelle et spontanée de ce que je voyais. » 3

A la date et à l’heure prévues, Emilienne se trouve au pied de l’Obélisque. Elle s‘est enfuie de la maison d’éducation surveillée de Han-sur-Seille (Meurthe-et-Moselle), où on l’avait transférée. Au bureau d’un hôtel élégant de la rue Lauriston, Emilienne et Anne-Marie se sont inscrites sous des noms d’emprunt. Le décor de leur vie désordonnée et exaltante sera maintenant constitué par les hôtels sordides du boulevard Sébastopol, les couloirs blancs de Saint-Lazare, les « cages » des commissariats où échouent les filles, les soirs de rafle, et dont elles peuvent se sortir sans mal grâce aux faux papiers qui les vieillissent. Les deux compagnes, qu’on croirait voir issues toutes brûlantes du cerveau de Sade, vont se plonger dans l’avilissement, avec une rage désespérée. Leur turpitude prend une forme intellectuelle, raffinée 4 ; elles fréquentent les galeries d’art et les bibliothèques, lisent les œuvres de Baudelaire et de Rimbaud. Jamais elles ne voudront s’établir – comme cela arrive chez la plupart des oisifs – dans la sécurité misérable d’une vulgarité où elles s’abandonneraient aux contraintes monstrueuses et asphyxiantes de la « vie pratique ». Bien au contraire, face à la passivité générale et à une domestication qui règne aujourd’hui dans la quasi-totalité de la jeunesse, Anne-Marie et Emilienne échappent au « vertige ». Loin de chercher une évasion dans le vice qui ne serait qu’un nouvel asservissement, elles désirent être libres, éperdument. Cette liberté extrême et naturelle, cette irrévérence envers toutes les opinions et usages conventionnels se manifestent chez les deux adolescentes par un penchant pour la farce, la plaisanterie dite « de mauvais goût » et la mystification poussée jusqu’à l’outrance. Le carnet vert d’Anne-Marie relate avec un humour acerbe les circonstances de leurs distractions. Leurs expériences, leurs révoltes, leurs dégoûts, leurs servitudes de filles de joie s’y trouvent minutieusement consignés. Par la subversion sans mesure qui éclate en gerbes d’étincelles crépitantes, ce « signe de vie » exemplaire semble, répercuté et assourdi, l’écho du plus ténébreux et illuminant naufrageur de tous les siècles, Lautréamont : « J’ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles. »

La nuit, Anne-Marie et Emilienne sont aux Ternes, à Pigalle, à la Madeleine. Le jour, elles font de longues promenades au bord de la Seine, dans les squares, sur les places publiques, transfigurant la banalité quotidienne en merveilleux : « Mardi 3 novembre : sur les quais de la Seine, simulacre de noyade qui fait accourir deux sauveteurs improvisés, jeunes étudiants. Nous projetons de faire le mur du Père-Lachaise pour dévaliser les macchabées. Goût de meurtre dans les Arcades de la rue de Rivoli » (sans doute devant les boutiques ?). « 5 novembre : nous profitons de nos fonds pour lancer un appel téléphonique à Marseille. Nous voulons seulement donner des cauchemars à Mère X… de Sainte-Thérèse d’Avila. A Clichy, simulons une descente de police, chez les clodos roupillant dans une bouche de métro. »

Lors de la reconstitution de l’agression, les deux « indésirables » gardèrent la même attitude, magnifiques d’orgueil et de cynisme. Au juge d’instruction, Anne-Marie déclara, imperturbable : « Je n’ai pas encore eu le temps d’avoir des remords, mais, si j’en avais un jour, je ne manquerais pas de vous le faire savoir. » La dernière page du carnet a la forme d’un constat : « Si nous récapitulons, nous avons connu tout ce qui peut s’appeler vivre : émotions fortes, plaisirs, chance, argent, misère, peines, ennui. Là-dessus, tout le pittoresque, la beauté de notre double vie, cette âpre lutte pour le pain qui est basse à nos yeux, et plus encore à ceux du monde, pervers et incompréhensif. Nous sommes deux et c’est là le bonheur. Le bonheur se limite à nous deux. Trente-trois ans à nous deux et la liberté essentielle tant désirée. »

Les éducateurs spécialisés de l’enfance délinquante et de ses problèmes auront beau « se pencher sur ce cas intéressant », nous savons tous que la morale à venir gît en puissance dans la dépravation des mœurs et que le premier vœu du Surréalisme, loin d’être assouvi, devient chaque jour plus dévorant : il faut démoraliser. Par le défi lancé aux immenses supercheries d’une société en « matière plastique », le présent témoignage se suffit à lui-même. A cette heure blafarde où, les dernières feuilles mortes finissant de tomber, les individus recroquevillés comme des escargots s’abandonnent déjà au sommeil hivernal, devrait-on rappeler une fois encore que la réalité de notre monde en décomposition ne peut être retrouvée qu’en la recréant sans cesse à notre mesure ? En ces deux figures de femmes « perdues », dans leur sillage de lumière noire, se condense pour nous l’image fulgurante des véritables aspirations de notre temps.

Jacques Sénelier, 20 novembre 1955.

Article paru dans Le Surréalisme, même, n° 1, octobre 1956.

1 France-Dimanche n°383, du 27 décembre 1953 ; Le Parisien Libéré, 19 et 22 décembre 1953, 22 et 23 novembre 1955 ; France-Soir, 23 et 25 décembre 1953.

2 Où, pour comble de dérision, elle sera reçue quelques jours avant le procès, avec la mention « Bien » (cf. France-Dimanche, vers le 3 octobre).

3 Plus tard, Anne-Marie expliquera l’attraction qu’exerçait sur elle le « milieu » : « le seul à être franc et vrai, donc juste ; j’adore les hommes qu’on y rencontre, tigres charmants, et les femmes gorgées de sang et d’alcool ».

4 Anne-Marie écrit des poèmes érotiques.

Précisions de José Pierre figurant dans Tracts surréalistes et déclarations collectives, Tome II, Le Terrain Vague, 1982 :

Le présent témoignage se suffisant en effet à lui-même, quelques mots sur le destin de l’une des deux adolescentes. « Albertine Damien », née en 1937 de parents inconnus et adoptée deux ans plus tard par un couple avec qui elle sera bientôt en conflit, devient légalement « Anne-Marie R.» en 1941. Excellente élève mais rebelle, elle vagabonde, chaparde, est enfermée en maison de correction, s’en évade, mène avec Emilienne la vie délinquante et errante décrite dans le texte, jusqu’à ce qu’une agression lui vaille d’être condamnée à 7 ans de prison. Une fois encore elle s’évade, est recueillie par un petit voleur, Julien Sarrazin (1924-1991), lui aussi souvent emprisonné, puis l’un et l’autre sont de nouveau arrêtés. En tout, à eux deux, ils auront passé plus de vingt-cinq ans en prison. Entre 1965 et 1966, elle qui a toujours beaucoup écrit publie sous le nom d’Albertine Sarrazin trois romans très autobiographiques, L’Astragale, La Cavale et La Traversière, appréciés de la critique comme du public. Elle meurt en 1967 lors d’une opération, victime de négligences médicales. On peut aussi lire d’elle des lettres, des poèmes et un Journal de prison. En 1975, dans Contrescarpe, Julien Sarrazin a raconté sa jeunesse, sa vie et sa rencontre avec Albertine.

J. Sénelier (1938-71) semble avoir peu publié en compagnie des surréalistes, mais participé entre autres à la revue Ailleurs (1963-66).

Ce texte, comme l’ensemble des documents figurant dans les deux tomes de Tracts surréalistes et déclarations collectives, est également disponible sur le site melusine-surrealisme.fr

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *