Homo 03. Naissance d’une « question sexuelle »

Homo 03

 

Pourquoi l’homosexualité, d’abord théorisée par ses défenseurs, l’a-t-elle été ensuite rapidement par des censeurs désireux de la réprimer ou de la « guérir » ? Parce que la modernité capitaliste a détaché « la sexualité », l’a créée comme réalité et catégorie à part. Avant, on censurait l’outrage aux autorités, à la religion, autant qu’à la morale sexuelle. Le 19e siècle laïcise les mœurs. Mais, tout en faisant du sexe un tabou, la société capitaliste ascendante le traite en objet de politique publique et de discours, elle promeut « la sexualité » comme phénomène à comprendre et à encadrer. La venue sur la scène publique de « l’homosexualité » est inséparable de celle d’une « question sexuelle ». 

Naissance d’une spécialisation

C’est au 19e siècle et au début du 20e qu’apparaissent le mot et le concept de sexualité, consacrés par Freud en 1905 dans ses Trois essais sur la sexualité. Les réalités circonscrites par ce terme (et d’autres comme sadisme et masochisme) existaient de longue date, mais c’est seulement alors qu’elles entrent en tant qu’objet spécifique dans la gestion politique et le discours public, parce qu’on a besoin de délimiter sous ce vocabulaire un domaine des activités humaines qui « pose problème ».

Déjà l’Encyclopédie de Diderot, en inventoriant et classant les arts, les sciences et les métiers, invitait l’individu à faire le tour du propriétaire, le promenait, disait Goethe, dans « une grande usine ». Plus d’un siècle après, le capitalisme a besoin de nommer, de spécifier tout dans un but productif. C’est la première société où chacun se trouve défini avant tout par sa place dans le système de production. Le capitalisme systématise des savoirs et techniques – certaines millénaires – au service de la productivité des entreprises et non plus simplement de la richesse d’un souverain ou d’un pays. Parallèlement à la science économique, naît une économie politique de la population, avec la démographie comme savoir particulier, assisté de la sociologie et de la psychologie. Un mode de production caractérisé par la productivité et la normalisation a besoin de définir le normal. En particulier en assignant la femme à un rôle productif, au foyer comme à l’atelier.

Il est bien connu que les bourgeois du 19e siècle ont mis l’ordre moral, le respect de la famille et les traditions d’obéissance au service de la discipline qu’ils faisaient régner dans leurs usines. Mais en même temps, le salariat conduisait au déclin de la famille comme cellule économique de base et envoyait travailler mari, femme et enfants hors du foyer. Avec ce double effet : dans l’artisanat et le commerce, la famille commençait à ne plus être l’unité économique de base, et dans la bourgeoisie la propriété familiale cédait du terrain devant la société par actions.

« Le lien interne de la famille, les différents éléments de l’idée de famille, par exemple l’obéissance, la piété, la fidélité conjugale, etc., tout cela était dissout ; mais le corps réel de la famille, les conditions de fortune, l’attitude exclusive à l’égard d’autres familles, la cohabitation forcée, les conditions dues au seul fait de l’existence des enfants, à l’architecture des villes modernes, à la formation du capital, etc., subsistèrent, bien qu’altérées à maints égards ; c’est que l’existence de la famille est rendue nécessaire par ses liens avec le mode de production, qui échappe à la volonté de la société bourgeoise. (..) La famille continue d’exister, même au 19e siècle, à cela près que ce train de décomposition est devenu plus général (..) » (Marx, L’Idéologie allemande, 1846)

Dès avant 1846, les contemporains constataient cette dissolution des liens traditionnels, pour la déplorer, ou s’en réjouir comme de la venue d’un « universalisme » célébré par Hegel : paraphrasant Saint Paul, il annonçait une société où l’homme « ne vaut pas comme Grec, Romain, Brahmane, Juif, comme bien ou mal né ; mais il a au contraire une valeur infinie en lui-même en tant qu’homme ». Potentiellement, la société salariale libérait l’individu des liens du sang, de l’origine, de la nature, du sol… et du sexe.

Le mode de production capitaliste s’avère en effet le seul système à avoir un problème avec les « hommes » en tant que sexe dominant : traitant les êtres humains avant tout en facteurs de production, il lui faut à la fois profiter de l’inégalité des sexes mais aussi promouvoir la fluidité des individus – femme ou homme, catholique ou protestant, croyant ou athée, hétéro ou homo – sur le marché du travail. Contradiction dont il s’accommode, mais à laquelle il doit s’adapter, ce qu’il fait de diverses façons selon le lieu et le moment.

Pourquoi des sexologues ?

K.-H. Ulrichs faisait remarquer que la plupart de ses contradicteurs étaient des aliénistes, médecins de la folie, qui n’avaient rencontré d’Urnings que dans les asiles, donc forcément des « malades ».1

Les mots sexualité et sexualisme datent du 19e siècle. Les étymologistes débattent pour savoir si l’origine lointaine du terme sexe renvoie à ce qui sépare ou à ce qui accompagne. Nous ne trancherons pas à leur place. Constatons seulement l’ambiguïté régnante, comme si le langage se résignait à opposer deux faces d’une même réalité. Toute définition se devant de séparer un sens du sens voisin, l’art du classificateur consiste ensuite à relier ce qu’il a disjoint, tâche plus ardue encore s’agissant de sexe. La médecine va donc s’employer à raccorder actes, comportements et données biologiques de cent façons différentes selon le critère choisi, multipliant par là-même typologies et néologismes. Le découpage exige un recollage. Krafft-Ebing, grand succès de librairie, popularise une série de mots, dont « pédophilie ». Les autorités reconnues seront celles dont le néologisme se transmet du milieu savant au public cultivé, avant d’être adopté par le langage courant et de passer à la postérité.

L’enjeu de l’époque, c’est de départager l’inné de l’acquis : les amours masculines s’expliqueraient-elles par une dégénérescence congénitale, ou par une faute morale, une faille psychologique, voire une cause sociologique ? Quelque option qu’elle choisisse, la science d’alors est quasi unanime à voir là une déviation par rapport à l’attraction « naturelle » entre les deux sexes, un renversement, d’où la longévité du mot inverti. La pathologie de l’homosexuel serait de souffrir d’une contradiction entre son anatomie et son désir.

Le débat a ses enjeux de pouvoir. Selon que l’on insiste (comme Zola dans ses romans) sur l’hérédité, ou au contraire sur l’éducation (et la rééducation), on donne la priorité à l’action du médecin ou à celle du policier. En fait, psychiatrie et justice vont collaborer, le médecin servant d’expert auprès des tribunaux.

Dans ce dispositif, tout en ne voulant rendre de compte qu’à elle-même, la psychanalyse tient un rôle éminent.

Si Freud occupe tant de place dans les esprits depuis un siècle, il le doit moins au mérite intrinsèque de ses concepts (le complexe d’Œdipe, notamment), qu’à sa capacité à systématiser un état de crise, résumé dans un texte de 1908 au titre éloquent : La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes. Jusque-là, les moralistes invoquaient des principes supposés indiscutables. La nouveauté freudienne, c’est de faire comme si l’individu, au lieu d’obéir à une morale à prétention éternelle, était à même (aidé du psychiatre, bien sûr) de chercher sa voie. De modèle, la famille passe désormais pour le nœud de contradictions à démêler. De moment d’apprentissage idéalisé, l’enfance devient pathogène. Avant, je devais respecter la tradition. Désormais, je dois faire ce qui me permettra de m’insérer le moins mal dans la société. La morale sexuelle se sécularise : on passe de la Loi à la loi.

C’est au moment où le règne du père commençait à être remis en cause qu’il est devenu objet de théorie. La figure paternelle centrale n’allait plus de soi, et le modèle familial « bourgeois » en venait à être perçu autant comme problème que comme solution. L’édifice freudien, savant et vulgarisé, a offert à « l’Occident» un moyen de penser sa crise familiale et la transformation du rapport entre les sexes. Comme disait Karl Kraus, la psychanalyse est cette maladie mentale qui se prend pour sa propre thérapie.

Freud voit dans l’homosexualité l’effet d’un développement interrompu : chacun se construit par étapes, malheureusement l’homosexuel s’est arrêté en chemin. Si Freud croit impossible de « guérir » un homosexuel, c’est qu’il prend (beaucoup plus que la plupart de ses confrères, ses disciples et ses successeurs) au sérieux la bisexualité fondamentale de l’être humain. Finalement, l’homosexualité n’est pour Freud ni plus ni moins ambiguë que l’hétérosexualité, car selon lui la médecine au mieux adoucit une vie affective et sexuelle inévitablement source de troubles et de souffrance.

Ce qui suppose d’en cataloguer les dérèglements. « Mettons, s’il vous plait, un peu d’ordre à ces orgies ; il en faut même au sein du délire et de l’infamie », écrivait Sade. Avec le même systématisme et beaucoup moins d’imagination, les psychiatres ne vont cesser d’ordonner le désordre, répertoriant les perversions comme les variétés d’espèces biologiques. Parfois avec compréhension et tolérance : Krafft-Ebing et Freud ne sont pas les seuls médecins hostiles à la pénalisation de l’homosexualité. Mais leur objectif restant de gérer ce qui dépasse les bornes, psychologues et médecins deviennent des spécialistes de la pacification des mœurs. La société capitaliste reposant moins sur l’interdit que sur la norme, il lui faut reconnaître l’écart pour le maîtriser. Ensuite, vers la fin du 20e siècle, le capitalisme approfondissant sa domination, la normalisation des mœurs n’exigera plus une norme unique.

Discours et rapports de classes

Avant de hiérarchiser les mœurs, et pour les hiérarchiser, c’est le travail qu’il a fallu soumettre, en apprenant au prolétaire la discipline d’atelier et les contraintes de temps. Cela supposait aussi d’organiser la population laborieuse, en prenant en charge l’habitat, l’urbanisme, l’hygiène, la maternité et l’instruction. Les mesures de santé publique vont de pair avec la mise au travail et l’encadrement de l’immigration. Mesurer et quantifier pour tout contrôler. Jusqu’à l’absurde, comme l’obsession du 19e siècle pour la masturbation, assimilée au gaspillage d’une énergie qu’il faut réserver à la reproduction de l’espèce.

Par exemple, alors que la prostitution avait pu être un commerce à organiser (bordels municipaux au Moyen Age) ou une profession à réprimer (enfermement et déportation au 17e siècle), elle relève désormais d’une politique sanitaire, avec réglementation, contrôle médical et transformation des bordels en maisons closes ou de tolérance.

Cela étant, la part des dépenses sociales dans le budget de l’Etat est minime au 19e siècle, et le demeure jusqu’en 1914. L’évolution, très lente, se fait sous la pression des luttes des prolétaires, du mouvement ouvrier et d’impératifs économiques, politiques et militaires. L’administration de la population est déterminée par des relations sociales qui sont d’abord des rapports de classes.

C’est précisément ce que Foucault ne peut comprendre, car il définit le capitalisme par l’institution de techniques de pouvoir « disciplinaires » et « bio-politiques », dont le rapport capital-travail ne serait qu’un effet. De l’abondance de textes destinés aux femmes des couches supérieures, il conclut que régler la sexualité des bourgeoises avait priorité sur l’organisation de la reproduction des prolétaires. Comme si la société bourgeoise avait pour fondement ses discours sur elle-même. Foucault renverse la causalité. Le fait déterminant, c’est la soumission des prolétaires – femmes et hommes – à leur rôle de prolétaires, et l’assignation des bourgeoises à leur rôle de bourgeoises en découle.

Au fond, pour Foucault, la société capitaliste ne produit pas avant tout de la valeur accumulée par le travail, mais du contrôle et de l’assujettissement. Ce qu’il privilégie, ce sont les institutions qui codifient et reproduisent les formes de pouvoir, et il explique l’histoire par le passage d’un type de pouvoir à un autre. Loin d’en sortir approfondie et enrichie, la critique de l’économie politique se voit ici remplacée par une technologie de la domination, d’une technologie tout à la fois politique, sociale, idéologique et affective, où le rapport travail salarié/capital n’est qu’une forme de pouvoir parmi d’autres.

Production d’une identité

L’histoire et l’ethnologie nous apprennent la profusion et la variété de rapports sexuels entre hommes : qu’il s’agisse de la pédérastie (au sens exact du mot) dans l’Antiquité, de la fellation initiatrice entre adulte et adolescent mâles en Nouvelle Guinée, ou des habitudes de vie commune entre jeunes hommes et hommes adultes, habitudes que notre 21e siècle serait tenté de qualifier d’homo-érotiques. Dans ces diverses manifestations, il ne s’agissait pas de « pratique sexuelle » : seulement de rites d’initiation nécessaires pour atteindre le stade d’une masculinité « hétérosexuelle », c’est-à-dire un rôle pleinement d’homme : former des guerriers et des pères. Là où nous verrions de la bisexualité (et/ou de la pédophilie) dans les rapports sexuels entre l’éraste adulte et le jeune éromène, le Grec antique voyait une entrée dans la « vraie » ou complète masculinité adulte. Après cette phase, une telle activité sexuelle était interdite ou condamnée, et la « passivité » sexuelle mal vue chez un adulte. Il n’était pas question de choix, de rencontre de deux désirs qui auraient eu cette particularité que l’homme aurait préféré un autre homme à une femme.

Pour qu’il y ait homosexualité, il fallait que la sexualité soit traitée et pensée comme une pratique, un objet social spécifique, distinct de la vie de famille. Bien sûr, c’est au sein de la famille qu’ont lieu un grand nombre de pratiques sexuelles, mais la sexualité ne coïncide pas avec la vie de famille et ses enjeux (patriarcat, procréation, soin des enfants, éducation, transmission du patrimoine…). La nouveauté apparue au 19e siècle, c’est un traitement social (accompagné d’opinions et de théories diverses) de l’acte sexuel comme spécifique. Un siècle après, avec la pilule, le découplage de la sexualité et de la reproduction (donc de la famille) ira plus loin encore, mais le mouvement avait commencé cent ou cent-cinquante ans avant.

En faisant de la sexualité un domaine spécifique, la société capitaliste établissait un parallèle : homosexualité et hétérosexualité s’inventaient l’une l’autre dans une polarisation réciproque. Entre les deux, il n’y a pas jeu égal, c’est évident : la normativité était du côté de l’hétérosexualité, elle seule garantissant l’ordre sexuel nécessaire à la reproduction sociale, et le droit comme la morale condamnaient l’homosexualité. Il faudra attendre la fin du 20e siècle, et un mode de production dominant l’ensemble des rapports sociaux, pour que la société s’accommode de formes familiales souples et de l’homosexualité.

En attendant, cette identité réprimée a souvent donné naissance à une sorte de « communauté » particulière, avec une culture en marge, généralement souterraine, fréquemment réprimée, mais parfois aussi capable d’affleurer à la surface ou aux marges de la « bonne » société. Fin 19e siècle, il est devenu possible « de se concevoir défini par l’attirance vers des personnes de même sexe (…) et plus tard de construire une communauté sur cette base » (Neil Miller).

Ce sera le sujet des chapitres suivants.

(à suivre…)

G.D.

Quelques lectures :

Etymologie du mot« sexe ».

Histoire de la virilité, ouvrage collectif, Seuil, t. 2, 2011, 6e partie, chapitre 2.

Henri Corbin, L’Harmonie des plaisirs : Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Perrin, 2008.

K. J. Dover, Homosexualité grecque, La Pensée Sauvage, 1982 . PDF (en anglais) :

https://tajakramberger.files.wordpress.com/2013/11/k-_j_dover_greek_homosexuality_updated_and_witbookfi-org.pdf

Freud, Trois essais sur la sexualité, 1905 :

Trois essais sur la théorie de la sexualité – psycha.ru

psycha.ru/fr/freud/1905/3_essais.odt

Freud, La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes, 1908 : http://www.psychanalyse-en-mouvement.net/external_files/files/moralesexuelle-freud.pd

E. Badinter, XY. De l’identité masculine, Odile Jacob, 1992.

M. Foucault, Histoire de la sexualité. 1. La Volonté de savoir, Gallimard, 1976.

« Les mailles du pouvoir » : http ://1libertaire.free.fr/MFoucault101.html

« La naissance de la médecine sociale » : http ://1libertaire.free.fr/MFoucault112.html

Sade, La philosophie dans le boudoir, 1795.

Collectif, « Paternalisme patronal », Incendo, Genres & classes, 2012.

http://incendo.noblogs.org/genresetclasses/paternalisme-patronal/

Marx, L’Idéologie allemande, Œuvres, Gallimard, t. III, 1982, p.1159.

J.-P. Aron & R. Kempf, Le Pénis & la démoralisation de l’Occident, Grasset, 1978.

L. Mathieu, Sociologie de la prostitution, La Découverte-Repères, 2015.

N. Miller, Out of the Past. Gay & Lesbian History from 1869 to the Present, Vintage, 1995.

1 Sur Ulrichs, défenseur de l’homosexualité et un de ses premiers théoriciens, voir le chapitre précédent de cette série.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *