Homo 02. « Une énigme très intéressante » (ou L’invention d’une catégorie)

 

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Comment une pratique humaine s’est-elle trouvée catégorisée comme « l’homosexualité », cataloguée à part, hors-norme, puis reconnue et admise, sans cesser d’être traitée comme si elle définissait ceux et celles qui la pratiquent ? Voilà le but de cette série. 1

Dans la seconde moitié du 19e siècle, en cherchant à remplacer un vocabulaire méprisant ou injurieux, ceux que l’on allait bientôt appeler « homosexuels » ont voulu se nommer eux-mêmes pour se défendre. 2 Un mot a contribué à construire une identité : tel est le thème de cet épisode qui, au contraire du précédent, traite de deux personnages quasiment dépourvus de lien avec le mouvement ouvrier ou la lutte de classes. On ne s’en étonnera pas : non seulement il y a plus dans la société que la lutte de classes, cela tout le monde le sait, mais il y a plus dans la lutte de classes que les classes. Un mouvement social n’existe comme force historique que s’il est capable de prendre en compte la vie de l’espèce humaine dans l’ensemble de ses dimensions.

 

« Troisième sexe »

 

Né dans l’Etat de Hanovre en 1825, Karl-Heinrich Ulrichs découvre à l’université, où il étudie le droit, son attirance vers les hommes. Un de ses amis s’était suicidé pour échapper aux poursuites pour sodomie, et à l’inévitable humiliation publique. En 1862, Ulrichs essaye de défendre J.-B. Schweitzer lorsque celui-ci passe en procès pour « atteinte aux bonnes mœurs ».3 Bien que son orientation sexuelle ne soit pas illégale au Hanovre, elle suffit à le faire chasser de la fonction publique. Ulrichs vit alors d’un petit héritage et de travaux de journalisme et de secrétariat. En 1864, il publie sous un pseudonyme Recherches sur l’énigme de l’amour entre hommes, dont il reconnaîtra quatre ans plus tard être l’auteur. Entre 1864 et 1879, il édite sur ce sujet une série de brochures, dont au moins une était connue de Marx et Engels.

Si le Code pénal du Hanovre ne criminalisait pas la sodomie, tout allait changer avec l’annexion du Hanovre par la Prusse. Pour Ulrichs, défendre le droit aux amours du même sexe se confond donc avec lutter pour les libertés démocratiques. Cette activité lui vaut la perquisition de son domicile, la confiscation de sa bibliothèque, deux arrestations et trois mois de prison en 1867.

Emigré en Bavière, il prend la parole au congrès des juristes allemands en 1867 à Munich contre les lois anti-sodomie en vigueur dans plusieurs Etats allemands : il doit quitter la tribune sous les hués sans achever son discours. Plus tard, une association scientifique de Francfort refusera son adhésion au motif qu’il se dit membre d’un troisième sexe, catégorie non prévue dans les statuts de l’association.

Le combat était perdu sur le terrain légal: après 1871, la loi prussienne anti-sodomie s’applique à toute l’Allemagne. En 1880, Ulrichs choisit de vivre en Italie, et meurt à Aquila quinze plus tard.

Ulrichs ne se contente pas de défendre une cause, il veut la fonder scientifiquement, c’est-à-dire tel que le permettent les sciences de son époque. Un temps influencé par le magnétisme, il se tourne ensuite vers l’embryologie. A partir du fait que les organes sexuels restent indifférenciés au début du développement du fœtus, il conclut à une double potentialité sexuelle, qui produirait chez certains individus un esprit ou une âme (anima) féminine dans une matière masculine. Cette thèse d’un « troisième sexe », d’une nature féminine prise dans un corps masculin, Ulrichs la justifie entre autres par l’existence des hermaphrodites : l’homme attiré par les hommes est une sorte d’hermaphrodite psychologique, qu’il appelle Urning, nommant son équivalent féminin (la femme attirée par les femmes) Urningin.

Le choix des termes est significatif. Pour éviter le « troisième sexe » qu’il juge péjoratif, Ulrichs s’inspire de l’Antiquité, convoquant la mythologie en renfort des sciences naturelles. Traditionnellement, Aphrodite est célébrée sous deux formes : Aphrodite Ourania, représentant l’amour céleste, et Pandemos, incarnant l’amour terrestre, physique. Qualifier d’urning la personne attirée vers un être de même sexe, c’est lui donner la noblesse de l’antique, une élévation et une pureté, à rebours des images basses et grossières souvent associées aux amours entre hommes.

Ulrichs estime qu’un Allemand adulte masculin sur 500 entre dans sa définition. Au fil des publications, le point de vue s’élargit à un continuum d’orientation sexuelle : certains urnings naissent avec un versant masculin, d’autres avec un penchant féminin. Forcé de constater que sa théorie d’une âme féminine dans un corps masculin cadre mal avec la variété observable des formes d’amour du même sexe, Ulrichs est conduit à subdiviser les catégories, aboutissant finalement à une série de seize termes.

Sans être pris au sérieux, Ulrichs a malgré tout des lecteurs, dont l’une des autorités sur le sujet, Krafft-Ebing (1840-1902), avec qui il correspond. Le best-seller de Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis (le titre dit déjà tout), succès à la fois scientifique et populaire dont la première édition en 1886 sera suivie de beaucoup d’autres, a pour sous-titre « Avec recherches spéciales sur l’inversion sexuelle ». L’auteur en distingue deux catégories, acquise et congénitale : c’est dans ce second groupe qu’il cite plusieurs fois Ulrichs, « lui-même sujet à cet instinct pervers ». Une section traite des « Individus homo-sexuels ou Urnings », voués à une vie névrotique et malheureuse, prouvée selon le psychiatre par les divers « cas » qu’il décrit.

 

Une « vie secrète »

 

Germanophone né Hongrois en 1824, auteur, traducteur, libraire, journaliste, Karl-Maria Kertbeny fréquente un milieu littéraire et politique, côtoie le champion de la cause nationale hongroise Petöfi à Budapest, voyage, rencontre Heine, Musset et Bakounine à Paris, les frères Grimm et le naturaliste et explorateur Alexandre Humboldt à Berlin, Andersen à Genève, etc… Ni socialiste ni communiste, simplement démocrate en Allemagne et en Autriche-Hongrie quand ce mot pouvait avoir un sens subversif, Kertbeny mène une activité multiforme. Dans une lettre à Marx, Kugelmann dit avoir reçu une visite de Kertbeny qui lui a parlé de tout et de tout le monde. Dans sa réponse, Marx explique ne pas connaître personnellement Kertbeny, le traite de « fanfaron prolixe », mais ajoute : « je n’ai rien appris sur lui de suspect au point de vue politique ».

C’est une lettre à Ulrichs du 6 mai 1868 qui contient le premier emploi connu du mot Homosexualität (homosexualité). Par ailleurs, Kertbeny écrit dans un brouillon de courrier très certainement destiné à Ulrichs :

« Il est absolument inutile de démontrer la nature innée » de l’homosexualité, qui pose « une énigme très intéressante de la nature du point de vue anthropologique » : «  nous devrions convaincre nos adversaires que selon leur conception du droit, ils n’ont rien à faire avec ce penchant, qu’il soit inné ou volontaire, car l’Etat n’a pas le droit d’intervenir dans ce qui se passe entre deux personnes âgées de plus de 14 ans, tant que cela ne lèse pas les droits d’un tiers et n’ait pas lieu en public […] ».

Parler sexe, c’est aborder le sujet plus directement qu’Ulrichs. Kertbeny s’appuie sur les sciences naturelles : unisexuel et bisexuel faisaient partie du vocabulaire botanique. Aux catégories dépréciatives du droit et de la médecine, répondent celles – positives – de Kertbeny qui revendique que le principe de l’égalité des droits de l’homme s’applique aussi au domaine sexuel. Dans une brochure anonyme de 1869 contre l’article 143 du Code prussien (pénalisant les « actes contre nature entre hommes »), Kertbeny emploie conjointement les deux termes homosexualité et hétérosexualité : pour défendre ceux que l’on accuse en fait de sodomie, il pose une pratique en parallèle de l’autre.

La tenue régulière d’un journal intime très détaillé nous renseigne sur ce qu’une historienne a appelé la « vie secrète » d’un Kertbeny en constant dialogue avec lui-même :

« Comment est-il arrivé à un individu normalement sexué comme moi de me confronter à l’existence de l’homosexualité […] ? »

Quoique Kertbeny n’ait jamais dit relever lui-même du concept qu’il avait inventé, son journal montre la séduction marquée et répétée qu’exercent sur lui le corps masculin et sa beauté. Un homme en particulier revient sous sa plume. Mais Kertbeny y exprime aussi ses craintes. Il entretient entre 1864 et 1868 une correspondance suivie avec Ulrichs, et sait que l’Allemand a été arrêté deux fois au printemps 1867, et sa maison perquisitionnée. Kertbeny brûle des écrits. Un de ses amis est victime d’un maître-chanteur. Il se sent « menacé ».

Kertbeny prépare pourtant un livre sur l’homosexualité, jamais édité, peut-être jamais achevé. Pauvre et malade à la fin de sa vie, il meurt à Budapest en 1882, sans famille, et les frais d’enterrement sont payés par une mutuelle d’écrivains. Il n’aura rien publié sous son nom sur les questions sexuelles.

Si l’on pense que le néologisme Homosexualität a été conçu en 1869 pour contribuer à la dépénalisation de la sodomie, l’échec est cuisant : le nouveau Code pénal de l’Allemagne unifiée criminalise les « actes sexuels contre nature […] entre personnes de sexe masculin ou entre hommes et animaux » (la loi ignore donc l’homosexualité féminine). Ce paragraphe 175 restera en vigueur dans les deux Allemagnes jusque dans les années 1960.

Mais le mot survivra à son inventeur, chez les défenseurs des amours de même sexe comme chez les médecins et juristes, notamment Krafft-Ebing qui le reprend en 1886 dans sa Psychopathia Sexualis.

 

Naturalisation

 

A la classification du pouvoir, Kertbeny et Ulrichs opposaient celle des dominés, et refusaient de laisser le monopole de la parole publique aux juges et aux psychiatres.

Contre et comme ceux qui les répriment, les défenseurs des amours entre hommes parlent le langage de la science. L’argumentation des progressistes s’appuie sur une nature qu’ils affirment mieux connaître que leurs contradicteurs. L’homosexualité serait un fait biologique : certains éprouvent une attraction innée vers le même sexe, l’origine en est congénitale, il n’y a donc aucun motif raisonnable d’interdire la pratique qui en découle.

Malgré ce que préconisait Kertbeny, les partisans de « la cause homosexuelle », ou comme on le disait de « la cause », vont longtemps préférer définir l’homosexualité comme innée. Contre la dénonciation de l’homosexualité comme une monstruosité « anti-physique », cette position lui assure une justification naturelle. Juridiquement, elle renforce la lutte pour la dépénalisation : si un homme est porté vers d’autres hommes, ce n’est pas par choix, il n’en est pas responsable, il est donc non condamnable.

Cependant, naturaliser les faits sociaux s’avère une arme à double tranchant. En catégorisant une pratique sexuelle, en la fondant sur une spécificité biopsychologique, en créant l’objet homosexualité, ses défenseurs faisaient le jeu des censeurs. A la condamnation morale et légale d’une pratique dite contre-nature, ils opposaient une spécificité radicale. Mais alors, si l’homosexuel est foncièrement différent, car sa constitution physique et mentale le met malgré lui à part, il n’est pas absurde qu’une société attachée à l’ordre veuille l’aider – pour son bien comme pour le bien social – à dépasser ce qui le sépare des autres. Il ne sera plus traité en criminel, simplement en malade, un anormal, certes, mais guérissable. Le psychiatre prend le relais du policier.

 

La parole échappe

 

Invention d’un mot ? Non, de plusieurs, qui iront se multipliant.

Si Kertbeny employait initialement quatre termes (homosexuel, hétérosexuel, monosexuel et hétérogène), il éprouve rapidement le besoin de préciser sa classification en y ajoutant des critères supplémentaires. Mais ce qui était besoin de (se) comprendre chez un autodidacte progressiste devient bientôt obligation professionnelle chez les médecins: le sérieux scientifique se mesure à l’invention d’une nouvelle typologie, et le foisonnement du vocabulaire des catégories sexuelles restera une constante, jusqu’à nos jours inclus. Il s’agit de rattraper par des mots une universalité des désirs, un polymorphisme qui étonne et choque. Juges et médecins découpent puis recouvrent de parole ce qu’ils ont du mal à maîtriser.

Kertbeny espérait faire reconnaître le droit à ce qu’il appelait homosexualité en la distinguant de ce qu’il appelait hétérosexualité. Définir, c’est séparer l’objet défini d’autres objets. En tant que catégorie, l’hétérosexualité doit son « invention » aux défenseurs d’une activité dont la société niait le droit à l’existence.

Paradoxalement, l’opposition des deux réalités a entretenu le « problème » qu’elle croyait résoudre. L’homo était posé comme l’extrême opposé de l’hétéro, le ou la bi faisant le pont entre les deux. Ulrichs et Kertbeny ont rationalisé une différence en croyant la protéger: ils ont contribué à l’enfermer.

A l’époque, d’autres parlent d’ « amour sans nom », parce qu’interdit de pratique et de nom. A cette pratique, les pionniers de l’émancipation sexuelle voulaient donner un vocabulaire qui lui soit propre et par là une légitimité : mieux vaut se nommer soi-même plutôt que subir la qualification imposée par l’adversaire, celle d’un acte « contre nature ». Mais il était inévitable que la dénomination devienne un moyen de ranger « les homosexuels » dans un monde à part, ce qui facilitait leur traitement en tant que « déviants ». « Le pouvoir ne crée rien, il récupère », écrivaient les situationnistes.

 

Les mots et la chose

 

Qu’ils en aient eu conscience ou non, Ulrichs et Kertbeny vivaient une nouveauté historique sans laquelle leurs réflexions n’auraient pas vu le jour. Le capitalisme est le premier mode de production à mettre systématiquement en place des institutions favorisant la meilleure reproduction possible de la force de travail par des organismes de santé, tant publics (médecine préventive, dispensaires municipaux, etc.) que privés (financés et contrôlés par le patronat). Un 19e siècle attaché aux normes productives se devait de théoriser l’hors-norme : il fallait administrer et comprendre ce que l’on mettait à l’écart. Cela allait de pair avec une éthique et un discours scientifique définissant la sexualité en fonction de la saine procréation. Krafft-Ebing était en accord avec son temps lorsqu’il déclarait « perverse »

« toute extériorisation de la pulsion sexuelle qui ne répond pas aux buts de la nature, c’est-à-dire à la reproduction ».

La sexualité hors procréation inclut la prostitution, mais celle-ci représente l’autre côté de la norme, stigmatisé mais accepté comme un mal nécessaire : reproduction avec l’épouse, sexe et plaisir avec la prostituée. Le droit, la science, l’idéologie, l’art fin de siècle aussi témoignent de l’attraction/répulsion qu’exerce cette dualité.

Par contre, bien qu’au 19e siècle l’homosexualité perde son caractère blasphématoire et satanique et que l’on cesse de croire qu’elle enfreint une loi divine, elle perturbe cependant l’ordre terrestre, et se situe donc hors norme.

En conséquence, si la prostitution est régulée, ce que l’on commence à appeler homosexualité est réprimé, de diverses façons selon les pays. Schématiquement :

Quoique que la France ait supprimé du Code pénal le crime de sodomie en 1791 et 1810, les actes homosexuels restent susceptibles de poursuites, notamment par une interprétation très large du délit d’« outrage public à la pudeur ».

Initiatrice de la révolution industrielle, de la société bourgeoise et de la démocratie parlementaire, l’Angleterre est le pays politiquement le plus libre d’Europe, accueillant exilés et fugitifs de tout le continent, communards compris. Cela ne l’empêche pas le conservatisme victorien en matière de mœurs, et la persistance de la répression de l’homosexualité.

L’Allemagne est prise entre deux tendances qui en font un hybride socio-politique : l’industrie la plus dynamique et le mouvement ouvrier le plus fort du continent coexistent avec un régime autocratique et traditionaliste jusqu’en 1918.

Fin 19e-début 20e siècles, les Etats-Unis, désormais première puissance capitaliste et emblème de la modernité, sont parmi les pays les plus avancés sur le plan des mœurs et sur la place faite à l’homosexualité comme identité (non sans retour de bâton ultérieur).

Des chapitres ultérieurs aborderont ces situations particulières. Mais auparavant, il nous faudra replacer l’invention de l’homosexualité dans celle de la sexualité comme domaine spécifique et donc comme problème.

 

(à suivre…)

G. D., mars 2016

 

Quelques lectures :

Jonathan Ned Katz, The Invention of Heterosexuality, University of Chicago Press, 2007 (texte de 1990, développé en livre en 1995).

Robert Bleachy : Gay Berlin. Birthplace of a Modern Identity, A. Knopf, 2014, chapitre 1.

H. Kennedy, K.-H. Ulrichs. First Theorist of Homosexuality, 1997

Judit Takacs, The Double Life of Kertbeny, 2004

Rick Norton, A Critique of Social Constructionism and Postmodern Queer Theory, The Term “Homosexual, 2002-2008

Karl Marx, Lettre à Kugelmann, 30 janvier 1868

Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910, Musée d’Orsay / Flammarion, 2015.

 

1 Ce feuilleton n’étant pas une histoire de l’homosexualité, ni même un résumé, il en laissera de côté de nombreux aspects, ainsi que des auteurs aussi stimulants que Fourier, pour ne citer que lui

2 On ne dira rien ici du mot « pédéraste », sur lequel existe une ample documentation : elle permet de mesurer les couches de confusion ajoutées à travers les siècles par les variations du terme et de son usage.

3 « L’affaire Schweitzer » et le procès ont été évoqués au chapitre précédent de cette série.

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