Ma mort est à moi ?

 

Ma mort est à moi ?

 

« On vit, on meurt. Quelle est la part de volonté en tout cela ?[…]
Ce n’est pas une question morale que nous posons : le suicide est-il une solution ?»

La Révolution surréaliste, n° 2, janvier 1925.

 

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.»

Paul Nizan, première phrase d’
Aden Arabie, 1931. 

 

Il n’y a pas de perspective révolutionnaire sans critique de ce qu’il est convenu d’appeler « la vie quotidienne », y compris des « âges de la vie », donc aussi de la vieillesse. Tel est le but de Vieillir sans temps mort, mourir sans entraves. Manifeste de désobéissance sénile, écrit par Lola Miesseroff, née en 1947, jeune auteure qui publie depuis 2018.

Une catégorie sociale et non biologique

Lola remarque : « Créer des brigades de « panthères grises«  pourrait être amusant, mais cela reviendrait à nous mettre à part, à nous regrouper sur notre identité de vieux et de vieilles (à laquelle on pourrait ajouter femmes, ‘racisées’ ou ‘racisés’, gros ou grosses, trans, pédés, gouines, invalides ou autres divisions promues par la redoutable et interclassiste politique identitaire). » (p. 14)

Quelle qu’ait été l’évolution de l’espérance de vie, il y a toujours eu des jeunes, des moins jeunes, et des vieux. Une nouveauté des temps modernes, c’est que l’impératif de productivité inhérent à la société capitaliste sépare plus nettement qu’auparavant les activités et les moments de la vie : pré-travail, travail, post-travail. Lola écrit que les vieux sont repoussés « en marge de la vie sociale parce que le travail est supposé nous identifier et définir notre place dans la société » (p. 15), car, « comme le travail, la vie est divisée » (p. 30). « Le grand âge doit être considéré comme une catégorie sociale et non biologique », écrivait Christopher Lasch dans La Culture du narcissisme (cité p. 32)

Pris entre l’exigence de rentabilité qui condamne l’être humain autant que le système productif à l’obsolescence, et l’injonction à rester (et à se comporter en) jeune, les vieux devenus seniors jouent bon gré mal gré, et dans la mesure de leurs (souvent faibles) moyens, leur rôle en tant que catégorie de consommateurs.

Sans revenir ici sur les retraites et les luttes (en grande partie défaites) en France contre leur incessante « réforme », disons seulement que celle-ci n’a pas pour objectif de maintenir toujours plus longtemps le salarié au travail, mais bien de réduire, au profit du capital, le salaire indirect perçu par le prolétaire. En Angleterre, il est vrai, des vieux aident parfois les clients du supermarché à emballer leurs achats, et l’Allemagne envisage des dispositions similaires, mais il ne s’agit que de petits boulots, plutôt à temps partiel, précaires, complétant de maigres aides sociales en attendant l’âge légal de la retraite. Un ex-prof de philo, et surtout ex-ministre, se vantait de donner à 74 ans une centaine de conférences chaque année : il est peu probable de voir à cet âge un chauffeur-livreur conduire un camion, ou une aide-soignante refaire le lit des malades.

Mourir sans entraves

Lola traite de divers thèmes relatifs à la vieillesse, notamment la sexualité du « troisième âge », mais « La mort en liberté » est la partie du livre qui a le plus retenu notre attention.

Dans un monde où, par exemple, 40 % des femmes en âge de procréer habitent un pays où l’avortement est interdit ou difficile d’accès, tout le monde peut comprendre que nous sommes loin de vivre libres. Il serait donc naïf d’attendre d’une société qui nous aide si peu, et en général nous empêche, de choisir notre vie, qu’elle nous permette de choisir notre mort. On meurt comme on a vécu : mal.

En France, depuis 2005, la loi impose « une obligation des soins palliatifs et du respect des directives anticipées du patient, obligation qui n’est, pour l’heure, guère respectée dans les faits, autant par manque de moyens que pour des raisons idéologiques. En outre, cette législation ne concernait jusqu’ici que les patients incurables, en grande souffrance et en fin de vie, dont le pronostic vital est engagé « à court terme’«  ». (p. 65). Aucune aide à mourir n’est licite pour les seniors non atteints d’une affection incurable et douloureuse en état « avancé ».

À ce jour, euthanasie active et/ou suicide assisté sont dépénalisés ou tolérés sous certaines conditions dans divers pays, dont la Belgique, la Suisse, les Pays-Bas, mais aussi le Mexique, l’Équateur et la Corée du Sud, ainsi que dans une quinzaine d’états des États-Unis et d’Australie, généralement en réservant l’ultime décision à la profession médicale.

En France, même « avec la nouvelle législation […] notre corps ne nous appartient toujours pas » (p. 67), et « la souffrance morale ou psychologique est bien moins reconnue » que la souffrance physique (p. 71).

Lola présente dans son livre les associations militant aujourd’hui en France pour la liberté de choisir sa fin de vie.

L’ADMD (Aide à mourir dans la dignité) qui « se place uniquement sur le terrain de la légalisation », afin « que, dans un cadre strictement médical et à destination de patients atteints d’une affection grave et incurable, l’aide active à mourir, qu’il s’agisse d’euthanasie volontaire ou de suicide assisté, soit inscrite dans le droit français. » (p. 82)

Le Choix. Citoyens pour une mort choisie qui milite à la fois « pour la légalisation de l’aide médicale à mourir et pour une « réforme humaine«  des soins palliatifs à destination des patients atteints d’une affection grave, incurable et douloureuse. » (p. 82)

Laissant le dernier mot au corps médical, ces deux associations lui reconnaissent donc un pouvoir définitif sur nos corps.

Lola Miesseroff fait partie d’une troisième association, Ultime Liberté, dont le sous-titre résume la perspective : « Association pour la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie volontaire ». Ultime Liberté revendique pour toute personne capable de « discernement » le droit de « disposer de sa personne, son corps et de sa vie, et donc de se donner la mort », afin de « respecter le choix de vie de chacun, en utilisant tous les moyens légaux actuellement disponibles sur d’autres territoires que le territoire français » (pp. 82-83)

On ne s’étonnera pas qu’Ultime Liberté, l’association la plus radicale et qui a la réputation d’agir au-delà des limites de la loi, fasse l’objet de poursuites pénales, et de condamnations, comme celle infligée en janvier 2026 (voir sur le site de l’association : ultimeliberte.net).

Dans les faits, depuis la Révolution française, la loi n’interdit pas le suicide (comme elle le faisait en Angleterre jusqu’en 1961), mais impose au suicidant de se tuer tout seul, ce qui l’oblige à employer les méthodes les plus violentes (y compris pour son entourage) et surtout les moins sûres. Comme si, faute d’empêcher le suicide, la société en était réduite à le rendre difficile et douloureux, en interdisant au citoyen lambda de se procurer le moyen de se tuer en douceur (sachant qu’en France, les plus de 65 ans ne représentent que 20 % de la population, mais 30 % des suicidés). Par exemple, le pentobarbital est interdit aux médecins, à plus forte raison à l’individu ordinaire.

Si poursuivre les soins par « obstination déraisonnable » (selon les termes de la loi française de 2005) s’avère douloureux ou inutile, seule la profession médicale a le droit d’y mettre fin. Comme pour l’avortement lorsqu’il était illégal (et même depuis sa dépénalisation en France), nous sommes autant inégaux devant la mort que dans la vie. Socialement et professionnellement. Le praticien qui refuse de contribuer au suicide assisté d’un patient (« Je suis là pour guérir et sauver, non pour tuer ! ») agira souvent très différemment pour sa propre fin de vie ou pour celle d’un proche. Comment qualifier la mort de Freud (souffrant d’un terrible cancer en 1940) d’une dose de morphine létale, administrée par un ami médecin, sinon d’euthanasie ?

Mais, comme nous disions autrefois, « de notre temps, toute chose parait grosse de son contraire ». On pourrait se réjouir que les Pays-Bas débattent d’un projet de loi autorisant aux plus de 74 ans le suicide assisté, quel que soit l’état de santé physique ou mentale : mais de quel choix parle-t-on, et qui a le choix ? Quelle liberté ?

« Choisir les « bons«  reproducteurs pour produire des enfants plus performants, éliminer les autres à la naissance, augmenter les capacités de l’être humain, assassiner les populations gênantes (par exemple, les indigènes qui entravent l’extractivisme ou l’agriculture intensive), se débarrasser des gens qui ne travaillent pas et ne consomment plus ou pas suffisamment, tout cela menace de ne plus être une utopie pour la classe capitaliste. » (p. 81)

En 2274, la vieillesse aura disparu. En effet, faute de ressources alimentaires suffisantes, la durée de la vie humaine (par ailleurs confortable, à l’abri de gigantesques bulles) est limitée à 30 ans : une « horloge de vie », implantée dans la paume de la main, indique à chacun combien de temps il lui reste avant l’arrêt fatal. Heureusement, des rebelles remettent tout en cause, et l’humanité réapprend le goût et le risque de la liberté. C’est du moins ce que décrit le film L’Âge de cristal (Michael Anderson, 1976).

Autre dystopie, Time Out (Andrew Niccol, 2011), imagine qu’en 2169 « le temps, c’est de l’argent », littéralement : années, jours, minutes et secondes servent de monnaie d’échange stockable et transférable. Chacun est génétiquement programmé pour arrêter de vieillir à 25 ans : ensuite il lui reste une seule année, mesurée sur un compteur posé sur le bras. Mais tandis que les pauvres mènent une courte vie d’ouvrier, les riches accumulent des dizaines d’années d’existence et une minorité de centenaires jouit d’une éternelle jeunesse. Heureusement la révolte éclate, et le film s’achève sur le couple de héros partant attaquer les « banques de temps ».

Dans l’« avenir pas trop lointain » (« not-too-distant future ») de Bienvenue à Gattaca, film réalisé il y a presque trente ans, là encore par Andrew Niccol, c’est l’eugénisme qui fonde et justifie la division sociale. Les enfants conçus in vitro grâce à des manipulations génétiques garantissant leur supériorité intégreront l’élite. Les autres, dits « naturels » ou « invalidés », sont mis à l’écart par un système scolaire sélectif, et voués aux fonctions subalternes.

Fiction que tout cela, mais l’histoire et la réalité nous réservent parfois des surprises. Il y a près d’un siècle, dans le plus grand pays d’Europe, sans doute aussi le plus avancé d’un point de vue intellectuel et artistique, un improbable capitalisme ethno-biologique a régné pendant douze ans et a entraîné le continent dans une guerre dévastatrice et une extermination industrielle. Henry Ford, entrepreneur à la pointe de l’innovation technique, était aussi un éminent propagandiste de l’antisémitisme. Au XXIe siècle, alors que plus d’un patron de la Tech préconise une sélection génétique, « la tentation de l’eugénisme est déjà bien présente » (p. 81).  

Il est évidemment positif que la médecine mette en place des services spécialisés dans l’accompagnement de la fin de vie : malheureusement, malgré leur extension, le manque de moyens les rend inaccessibles à la plupart des personnes qui en ont besoin. (p. 67-71)

Dépenses de santé, assistance publique, welfare state, retraite… le système capitaliste n’accorde de protection sociale que sous la pression des prolétaires, et dans la mesure où il y trouve son intérêt : entretenir et réparer la force de travail. Loin d’avoir une vocation philanthropique, les nouvelles lois en discussion sur le « droit à l’aide à mourir » sont aussi une manière de traiter des catégories de population devenant inutiles car, trop vieilles pour travailler et peu à même de consommer, elles vont coûter de plus en plus cher.

Dans un futur proche, il n’est pas impossible que la mort choisie devienne un droit reconnu, tandis qu’une médecine de qualité, palliative entre autres, reste hors de portée du plus grand nombre. Un ouvrier de 50 ans atteint d’un cancer ne verrait pas ses soins remboursés (ou très peu) mais son « suicide assisté » serait largement pris en charge par la collectivité. Déjà certains pays mettent en balance le coût du soin et le coût de la mort. Selon la National Library of Medicine canadienne, l’« aide médicale à mourir pourrait réduire les dépenses annuelles de soins de santé au Canada de 34,7 millions de dollars à 138,8 millions de dollars, dépassant ainsi les coûts directs de 1,5 à 14,8 millions de dollars nécessaires pour sa mise en œuvre. »

Pour que la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie ne soit pas seulement une manière de réduire les dépenses de santé, Lola note fort justement que « se battre pour leur libre choix ne peut donc se concevoir qu’au sein de la lutte pour de meilleures conditions de vie et de soins pour tous dès à présent et, au-delà, pour un monde meilleur où la liberté d’en finir avec la vie sera un choix personnel et jamais une contrainte. » (p. 80-81)

Liberté…

Lola dresse un parallèle entre le choix pour une femme enceinte de conserver ou non l’enfant qu’elle porte, et le choix pour toute personne de vivre ou de mourir. Dans un cas comme dans l’autre, pouvoir faire ce choix relève d’une exigence fondamentale de liberté.

Mais quelle liberté ? En particulier, à la lourde autorité du pouvoir médical, on oppose le discernement de l’individu. Encore faut-il savoir de quoi et comment chacun et chacune de nous prenons nos décisions. Travail, lieu d’habitation, itinéraire professionnel, amitié, amour, loisir… découlent en majeure partie de déterminismes sociaux certes relatifs mais très réels (la fille de la femme de ménage a statistiquement peu de chances de devenir chirurgienne).

Contre ces contraintes, il est tentant de croire en un certain libre-arbitre individuel en ce qui concerne son corps, sur sa vie… ou sa mort.

En ce qui concerne la lutte pour la liberté de l’avortement, certains groupes et individus avaient, dès les années 1970, fait une critique du slogan « Mon corps est à moi » :

« C’est à moi, femme, de disposer de mon corps (et en particulier de mettre un enfant au monde ou d’avorter), et non à un politicien, un médecin, un psychologue, un prêtre, une famille, ou un mari. Il y a là une exigence de liberté.
Cependant, dans la mesure où cette exigence vise une liberté individuelle, elle a la même portée
et la même limite que toutes les autres revendications de droits de l’individu.
Chacun, mais ici la femme plus que d’autres, est opprimé au nom d’un nous collectif qui recouvre la domination de ceux qui ont un pouvoir et exploitent, que ce « nous » désigne une entreprise, une famille, la tradition, l’ethnie, la nation, la patrie, la société en général, voire une majorité électorale. Aussi, contre ces
nous fallacieux, le premier geste consiste souvent à opposer un moi, afin de résister à ceux qui empiètent sur ma propre vie. Pourtant la seule réaction – et même la seule protection – effective est collective. La réponse à l’oppression ne passe pas par une addition de JE, mais par la création de nous qui ne soient pas fallacieux. D’ailleurs, les « acquis », tout ce qui est gagné de positif, de « plus humain », résulte d’actions communes : c’est ensuite seulement, une fois épuisé l’élan de la lutte, que des droits individuels viennent sanctionner et limiter les conquêtes collectives. […] en France comme dans la plupart des démocraties modernes, l’avortement a beau être un droit, il n’est ni libre ni facilement accessible. […] La revendication de Mon corps est à moi est bien porteuse de liberté, mais d’une liberté pour un être séparé des autres (l’individu étant ici la femme). » (Pour un monde sans morale, 1983 et 2010)

Concernant l’avortement, les quelques décennies écoulées depuis l’écriture de ces lignes illustrent tristement « la limite » de l’obtention de « droits » garantis par la loi : aux États-Unis, le droit, qui reflète de nouveaux rapports de force, a pu imposer un retour en arrière.

L’idée qu’il faille être seul(e) pour prendre une décision importante est caractéristique du capitalisme comme société d’individus, et trouve une de ses meilleures expressions dans l’isoloir où l’électeur choisit son bulletin de vote. Qu’au contraire la liberté effective ne vaille que personnelle et collective à la fois, la mort volontaire comme l’avortement le démontrent. On avorte rarement seule (et lorsque c’est le cas, en se mettant en danger), et le suicide solitaire, bien sûr le plus fréquent, ne va pas sans risque non plus (Lola en donne quelques exemples p. 74). Comme les autres actes tentant de manifester une « liberté », la mort volontaire relève de choix individuels d’autant mieux pris s’ils le sont avec d’autres personnes, des amis, des camarades, etc. La réappropriation de nos corps ne peut être que collective.

« Ma mort est à moi ? » : notre titre mérite bien son point d’interrogation, car que signifie un moi sans un nous ?

Question essentielle que le livre de Lola Miesseroff invite à nous poser.

G.D., février 2026

 

À lire et à voir /

Lola Miesseroff, Vieillir sans temps mort, mourir sans entraves. Manifeste de désobéissance sénile, Libertalia, 2025.
Chez le même éditeur : Voyage en outre-gauche, 2018, et Fille à pédé, 2019. Sur ce livre voir, sur DDT21, « Souvenirs d’une fille dégenrée » (novembre 2019) et, 

et, à propos du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) dont Lola a fait partie, « Explosons les codes sexuels ! Une ancienne du FHAR parle » (septembre 2017).

GD, « Retraites, résistances et défaites », mai 2023 (sur DDT21)

« Pour un monde sans morale », paru en 1983 dans le n° 1 de La Banquise, avec ici quelques modifications de 2010.

Claude Guillon (1952-2023) & Yves Le Bonniec, Suicide mode d’emploi, Alain Moreau 1982. Malgré une série de procès et une interdiction à la vente, l’ouvrage a rencontré un large public. Claude Guillon revient sur le but du livre et sa réception dans Le Droit à la mort, Suicide mode d’emploi, ses lecteurs & ses juges, IMHO, 2010.

Michael Anderson, L’Âge de cristal, 1976, 118 minutes.

Andrew Niccol, Bienvenue à Gattaca, 1997, 106 minutes.

Andrew Niccol, Time out, 2011, 109 minutes.

Gouvernement du Canada, Aide médicale à mourir. Aperçu.

National Library of Medecine, Cost analysis of medical assistance in dying in Canada.