{"id":201,"date":"2014-10-31T15:11:30","date_gmt":"2014-10-31T14:11:30","guid":{"rendered":"http:\/\/ddt21.noblogs.org\/?page_id=201"},"modified":"2014-10-31T15:57:58","modified_gmt":"2014-10-31T14:57:58","slug":"on-a-les-chefs-quon-merite-a-propos-du-mouvement-des-intermittents-du-spectacle-a-avignon-en-juillet-2014","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/?page_id=201","title":{"rendered":"ON A LES CHEFS QU\u2019ON M\u00c9RITE. \u00c0 propos du mouvement des intermittents du spectacle \u00e0 Avignon en juillet 2014"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/10\/Metropolis.Tournage.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-204 size-medium\" src=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/10\/Metropolis.Tournage-300x216.jpg\" alt=\"DDT21.L\u2019artiste reste le meilleur agent de la neutralisation de la critique et de son recyclage esth\u00e9tique\" width=\"300\" height=\"216\" srcset=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/10\/Metropolis.Tournage-300x216.jpg 300w, https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/10\/Metropolis.Tournage-1024x738.jpg 1024w, https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/10\/Metropolis.Tournage.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><em>L\u2019\u00e9dition 2003 du Festival d\u2019Avignon, fameuse car annul\u00e9e, avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019un fort mouvement de gr\u00e8ve contre la r\u00e9forme des retraites et d\u2019une mobilisation d\u2019ampleur autour de la ren\u00e9gociation de l\u2019accord de l\u2019UNEDIC. Gr\u00e8ves, blocages, annulations de festivals et auto-organisation des intermittents et pr\u00e9caires avaient marqu\u00e9 le d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><em>Tel ne fut pas le cas en 2014 et si des fr\u00e9missements \u00e9taient sensibles \u00e0 Al\u00e8s, Marseille ou Aix, seul le festival de Montpellier fut s\u00e9rieusement perturb\u00e9. L\u2019espoir que se d\u00e9veloppe un r\u00e9el mouvement dans la Cit\u00e9 des papes \u00e9tait donc assez mince.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0Avant d\u2019\u00e9voquer la forme qu\u2019a prise la mobilisation des intermittents du spectacle \u00e0 Avignon, il est n\u00e9cessaire pour sa compr\u00e9hension de revenir bri\u00e8vement sur les sp\u00e9cificit\u00e9s des travailleurs de ce secteur et sur celles du Festival d\u2019Avignon. Si vous connaissez tout \u00e7a, allez directement au grand B.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>A \/ PLANTER LE D\u00c9COR<br \/>\n<\/strong><\/h2>\n<p><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><strong>UNEDIC ET PR\u00c9CARIT\u00c9<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong>Perle suppl\u00e9mentaire du chapelet de mesures impos\u00e9es par le gouvernement et le patronat au pr\u00e9texte de la crise, l\u2019accord de r\u00e9forme de l\u2019UNEDIC sign\u00e9 le 22 mars 2014 poursuit un processus de pr\u00e9carisation des ch\u00f4meurs \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis des ann\u00e9es\u00a0: ouverture de droits l\u00e9g\u00e8rement simplifi\u00e9e, droits rechargeables mais non recalculables, p\u00e9riodes de carence plus ou moins importantes en fonction de la prime de pr\u00e9carit\u00e9 ou du salaire annuel, red\u00e9finition de l\u2019acc\u00e8s au ch\u00f4mage pour les int\u00e9rimaires, baisse d\u2019allocs pour certains, etc.<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> L\u2019ensemble des cat\u00e9gories de travailleurs et de ch\u00f4meurs sont concern\u00e9s par cette r\u00e9forme et, tout particuli\u00e8rement, les <em>int\u00e9rimaires<\/em>.<\/p>\n<p>Les modifications concernant plus sp\u00e9cifiquement les intermittents du spectacle sont en fait peu nombreuses et, si elles compliquent encore l\u2019acc\u00e8s \u00e0 ce r\u00e9gime, touchent essentiellement les plus hauts revenus. On est loin de l\u2019ampleur des attaques de 2003. Ce sont n\u00e9anmoins ces travailleurs qui, presque seuls, se mobiliseront contre cette r\u00e9forme<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a> et seront pendant des mois (<em>mis<\/em>) sur le devant de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p><em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<h3><strong>CULTURE ET PR\u00c9CARIT\u00c9<\/strong><\/h3>\n<p><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong>Le secteur \u00e9conomique de la culture est en France, depuis des ann\u00e9es, en forte progression, le nombre de spectacles et de festivals ne cessent d\u2019augmenter. Il est tr\u00e8s souvent li\u00e9 avec l\u2019industrie touristique et, comme elle, est non d\u00e9localisable. La culture g\u00e9n\u00e8rerait en France 1,2 million d\u2019emplois et les industries culturelles rapporteraient 74 milliards d\u2019euros, plus que le luxe ou l\u2019automobile. Cela contribue \u00e9galement \u00e0 la qualit\u00e9 (relative) du cadre de vie des travailleurs fran\u00e7ais (loisirs, <em>intertainment<\/em>, etc.) et favorise donc leur niveau de productivit\u00e9 car \u00ab\u00a0<em>la fonction principale du divertissement dans ce monde consiste d\u2019abord \u00e0 rendre le d\u00e9sert et l\u2019ennui plus supportables, plus acceptables, plus \u00a0\u00bb cool \u00ab\u00a0.\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>La croissance de ce secteur \u00e9conomique a \u00e9t\u00e9 permise par\u00a0:<\/p>\n<p>&#8211; de multiples subventions publiques (aux compagnies, artistes, th\u00e9\u00e2tres, festivals, par l\u2019achat de spectacles par l\u2019\u00c9ducation nationale, etc.)\u00a0; mais un euro investi dans ce secteur en rapporte entre 4 et 10. Il ne faut donc pas \u00ab\u00a0<em>opposer l\u2019artiste au salari\u00e9 ou \u00e0 l\u2019entrepreneur. L\u2019\u00e9conomie et la culture ne sont pas en conflit d\u2019int\u00e9r\u00eats. Tout au contraire<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>&#8211; une pr\u00e9carisation croissante d\u2019une partie des travailleurs.<\/p>\n<p>Ce secteur regroupe des r\u00e9alit\u00e9s tr\u00e8s diff\u00e9rentes, de l\u2019employ\u00e9e du mus\u00e9e au r\u00e9alisateur de films, du prof de musique \u00e0 l\u2019animatrice socio-culturelle, de l\u2019auteur au restaurateur de b\u00e2timents historiques, etc.<br \/>\nLe segment du spectacle, et particuli\u00e8rement celui du spectacle vivant, est caract\u00e9ris\u00e9 par la discontinuit\u00e9 et donc la pr\u00e9carit\u00e9 de l\u2019emploi. Cette situation est institutionnalis\u00e9e par un r\u00e9gime d\u2019assurance ch\u00f4mage sp\u00e9cifique\u00a0: les annexes VIII (techniciens) et X (artistes) de l\u2019UNEDIC qui font des intermittents un volant de travailleurs particuli\u00e8rement adapt\u00e9s mais qui entra\u00eenent l\u00e0 aussi des r\u00e9alit\u00e9s mat\u00e9rielles vari\u00e9es (de la star aux <em>roads<\/em>)<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Ces travailleurs ont pris l\u2019habitude de survivre en jonglant entre salaire et indemnit\u00e9s ch\u00f4mage et, contrairement aux int\u00e9rimaires, consid\u00e8rent ce r\u00e9gime d\u2019indemnisation comme un \u00ab\u00a0statut\u00a0\u00bb (les revenus d\u2019un intermittents provenant pour un tiers du salaire, pour les deux tiers du ch\u00f4mage)<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Si ce r\u00e9gime est parfois consid\u00e9r\u00e9 comme favorable ce n\u2019est que par rapport \u00e0 la d\u00e9gradation constante du r\u00e9gime g\u00e9n\u00e9ral.<br \/>\nOn d\u00e9nombre aujourd\u2019hui autour de 100\u00a0000 intermittents, autant qu\u2019avant la r\u00e9forme de l\u2019UNEDIC de 2003 qui, selon les sources de l\u2019\u00e9poque, allait en \u00e9liminer 30 \u00e0 70\u00a0%. C\u2019est en fait le nombre de pr\u00e9tendants et la pr\u00e9carit\u00e9 qui ont augment\u00e9\u00a0: r\u00e9duction des salaires (les cachets) et des indemnit\u00e9s, conservation du statut plus courte, faible embauche, etc. qui poussent \u00e0 accepter tout type de boulot. Quant \u00e0 ceux qui obtiennent le statut, rien ne leur garantit son renouvellement dix mois plus tard\u00a0; certains se d\u00e9brouillent autrement, rarement en CDI, gal\u00e8rent de CDD en CDD ou au RSA et, parfois, abandonnent l\u2019id\u00e9e d\u2019acc\u00e9der au statut.<\/p>\n<p>Avec la crise actuelle du capitalisme, on constate une stagnation ou une baisse des subventions destin\u00e9es \u00e0 la culture. Pour les d\u00e9cideurs, une solution serait de r\u00e9duire la masse salariale globale (salaires directs et indirects) mais cela risque par exemple d\u2019entra\u00eener la disparition de certains festivals\u00a0; ils peuvent n\u00e9anmoins recourir plus fortement au b\u00e9n\u00e9volat dans un secteur \u00e9conomique o\u00f9 nombre d\u2019artistes, convaincus du suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me dont b\u00e9n\u00e9ficie leur m\u00e9tier, acceptent d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 de bosser gratuitement<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Mais une trop forte pr\u00e9carisation, favorable d\u2019un point de vue comptable, pourrait nuire \u00e0 la qualification des personnels. L\u2019id\u00e9e de la \u00ab\u00a0professionnalisation\u00a0\u00bb du secteur est aussi \u00e0 l\u2019aff\u00fbt (r\u00e9duire le nombre de travailleurs, mais les sp\u00e9cialiser et former d\u2019avantage). Sur ces questions comme \u00e0 propos de l\u2019accord de l\u2019UNEDIC, le patronat est divis\u00e9, en particulier entre les petits patrons du secteur (peu ou pas repr\u00e9sent\u00e9s au sein du MEDEF) et grands dirigeants du MEDEF\u00a0; peut-\u00eatre aussi entre les patrons \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9s\u00a0\u00bb et les plus brutaux pour qui en finir avec ce r\u00e9gime a aussi un caract\u00e8re id\u00e9ologique.<\/p>\n<p><em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<h3><strong>IN, OFF, D\u2019UN FESTIVAL L\u2019AUTRE <\/strong><\/h3>\n<p>Cr\u00e9\u00e9 en 1947 par Jean Vilar, le Festival d\u2019Avignon s\u2019est longtemps voulu populaire mais ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9. Les ouvriers n\u2019ont toujours repr\u00e9sent\u00e9 qu\u2019une infime des spectateurs<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. La programmation officielle, le <em>In<\/em>, devenue particuli\u00e8rement \u00e9litiste avec le temps, a pour public les classes moyennes et sup\u00e9rieures\u00a0: fonctionnaires (surtout enseignants), cadres et professions intellectuelles sup\u00e9rieures.<br \/>\nC\u2019est surtout \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 que d\u2019autres troupes profitent de la m\u00e9diatisation et de la pr\u00e9sence du public pour venir pr\u00e9senter leurs cr\u00e9ations en dehors de la programmation officielle\u00a0: c\u2019est le festival <em>Off<\/em>.<br \/>\n50 compagnies sont pr\u00e9sentes en 1983. 565 en 2003. 975 en 2012 et 1083 en 2014\u00a0! Soit 1307 spectacles, 28\u00a0000 repr\u00e9sentations sur trois semaines. Le <em>Off<\/em> est aujourd\u2019hui une tr\u00e8s grosse institution brassant des millions.<br \/>\nCette inflation s\u2019explique par le fait que le <em>Off<\/em> est devenu un march\u00e9 du spectacle vivant o\u00f9 pr\u00e8s de 1\u00a0500 programmateurs font leurs courses (40 % des spectacles jou\u00e9s en France seraient rep\u00e9r\u00e9s ici). Les compagnies s\u2019endettent donc pour venir vendre leur spectacle et 20 % repartent ruin\u00e9es<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p>Ce sont environ 8\u00a0000 membres\/salari\u00e9s de compagnies aux caract\u00e9ristiques et origines tr\u00e8s diverses, r\u00e9partis sur plus d\u2019une centaine de salles priv\u00e9es, qui sont pr\u00e9sents de une \u00e0 trois semaines sur Avignon\u00a0: de la compagnie amateure \u00e0 la compagnie conventionn\u00e9e, du lieu subventionn\u00e9 par une r\u00e9gion \u00e0 la bo\u00eete de production qui vient vendre son spectacle de caf\u00e9-th\u00e9\u00e2tre, etc.<\/p>\n<p>Dans le <em>In<\/em>, ce sont plus de 600 personnes qui sont salari\u00e9es durant plusieurs semaines voire plusieurs mois avec des contrats vari\u00e9s. Il y a certes quelques permanents mais surtout beaucoup de CDD d\u2019un ou deux mois. Le plus fort contingent d\u2019intermittents est celui des techniciens, autour de 200 ; pr\u00e9sents durant 3 \u00e0 5 mois, ils se retrouvent souvent d\u2019une ann\u00e9e sur l\u2019autre et assurent pour la plupart leur statut durant cette p\u00e9riode. Une forte coh\u00e9sion de groupe en d\u00e9coule, mais aussi le fait qu\u2019ils puissent \u00eatre parfois per\u00e7us comme des privil\u00e9gi\u00e9s par ceux qui, dans le <em>Off<\/em>, ne sont m\u00eame pas certains d\u2019\u00eatre pay\u00e9s. Ces \u00e9l\u00e9ments, et le fait qu\u2019ils peuvent bloquer compl\u00e8tement le d\u00e9roulement du <em>In<\/em> font que leur position par rapport \u00e0 la gr\u00e8ve est cruciale. Tout le monde en est conscient et y est attentif (un peu comme pour les cheminots lors d\u2019une gr\u00e8ve qu\u2019on esp\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale).<br \/>\nA noter que le <em>In<\/em> a, pendant des d\u00e9cennies, \u00e9t\u00e9 un bastion de la CGT et qu\u2019elle y conserve encore une certaine influence.<\/p>\n<p>Ah oui&#8230; Il y a aussi quelques centaines d\u2019obscures pr\u00e9caires au service des pr\u00e9caires. Ce sont majoritairement des jeunes qui tractent et affichent pour les compagnies et les th\u00e9\u00e2tres, souvent au noir et dans de sales conditions, et dont leurs employeurs sont parfois des intermittents. Les patrons mauvais payeurs peuvent donc eux aussi \u00eatre \u00ab\u00a0<em>en lutte<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019autres pr\u00e9caires, int\u00e9rimaires et saisonniers sont eux aussi oubli\u00e9s, malgr\u00e9 leur r\u00f4le central\u00a0: les travailleurs locaux de la restauration et de l\u2019industrie touristique. La moiti\u00e9 du PIB d\u2019Avignon est r\u00e9alis\u00e9e durant cette p\u00e9riode.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>B \/ \u00c7A COMMENCE MAL\u2026<\/strong><\/h2>\n<h3><strong>\u00a0LE SPECTRE DE 2003<\/strong><\/h3>\n<p>L\u2019annulation du Festival de 2003 hante sournoisement la ville. Il y a chez les intermittents les souvenirs flous d\u2019une d\u00e9faite cuisante et de plusieurs compagnies du <em>Off<\/em>\u00a0disparues\u00a0; m\u00eame pour les plus radicaux, l\u2019annulation avait signifi\u00e9 l\u2019arr\u00eat du mouvement. Rien de tr\u00e8s encourageant pour la majorit\u00e9 qui n\u2019a pourtant pas connu cet \u00e9pisode.<br \/>\nLes responsables syndicaux usent de ces arguments pour justifier leur strat\u00e9gie. Pourtant le directeur du Festival, Olivier Py, a pr\u00e9venu que, pour des questions d\u2019assurance, une annulation serait impossible en 2014 et que le <em>In<\/em> se poursuivrait m\u00eame en cas de gr\u00e8ve.<\/p>\n<p>Et puis il y a les commer\u00e7ants et les restaurateurs qui avaient vu la ville se vider de ses touristes, et leur chiffre d\u2019affaire se d\u00e9composer. Eux savent, comme les \u00e9lus, que la gr\u00e8ve est une arme \u00e9conomique.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0Juillet 2003\u00a0: AG du <em>Off<\/em> et du <em>In<\/em> quotidiennes. La mobilisation est forte. Ambiance tendue de lutte <em>et<\/em> festive. Les gros th\u00e9\u00e2treux (Mnouchkine, Ch\u00e9reau, Bartabas, etc.) prennent position contre la gr\u00e8ve et montrent que, m\u00eame au sein de la grande famille du th\u00e9\u00e2tre, tout le monde n\u2019a pas les m\u00eames int\u00e9r\u00eats\u2026 de classe. La col\u00e8re monte. Apr\u00e8s deux jours d\u2019une gr\u00e8ve massive des travailleurs du <em>In<\/em> et le vote de la reconduction pour un troisi\u00e8me jour, le directeur du Festival d\u00e9cide de l\u2019annulation. Il coupe ainsi l\u2019herbe sous le pied d\u2019un mouvement qui montait en puissance et s\u2019arr\u00eate net\u00a0! De nombreuses compagnies du <em>Off<\/em> font aussit\u00f4t leurs valises. La ville se vide aussi d\u2019une large partie des festivaliers et touristes.<\/p>\n<p>\u00a0C\u2019est pour \u00e9viter cela que, le 10 juin 2014, les responsables de plusieurs institutions se retrouvent autour d\u2019une table\u00a0: CGT, CIP<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>, festivals <em>In<\/em> et <em>Off<\/em> et municipalit\u00e9 PS-FG d\u2019Avignon. L\u2019objectif est de s\u2019entendre et d\u2019assurer que le Festival et sa contestation se passent \u00ab\u00a0comme il faut\u00a0\u00bb. La mairie propose un local pour la CIP, des photocopies, des tables et des chaises, etc.<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a> On se met d\u2019accord sur la pose de jolies banderoles sur les lieux officiels du <em>In<\/em>. C\u2019est bon\u00a0?<br \/>\nEt en \u00e9change\u00a0?&#8230; Pas besoin d\u2019\u00eatre grand clerc pour savoir que les syndicalistes ont, au minimum, insist\u00e9 sur leur caract\u00e8re responsable, ont assur\u00e9 de la bonne tenue de la contestation, du respect de la d\u00e9mocratie, du refus de d\u00e9bordements et du bon ordre des choses. Point l\u00e0 de trahison \u00e0 d\u00e9noncer. Chacun fait son travail, joue son r\u00f4le, parfois m\u00eame avec sinc\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>En perp\u00e9tuelle recherche de respectabilit\u00e9 et de l\u00e9gitimit\u00e9, en bonne entente avec \u00e9lus, flics et journaleux, les organisateurs de la contestation savent qu\u2019ils se feront taper sur les doigts en cas d\u2019impr\u00e9vus, car leur r\u00f4le est justement de les \u00e9viter. Quant aux militants locaux dont les projets et statuts peuvent d\u00e9pendre d\u2019une subvention ou d\u2019un cachet, avoir des amis \u00e0 la mairie est bien pratique, mais parfois embarrassant. Ce n\u2019est pas d\u2019eux que viendra un mouvement r\u00e9el, d\u2019o\u00f9 le contraste avec les prises de positions radicales d\u2019intermittents venant d\u2019autres villes, qui ont d\u00e9j\u00e0 fait gr\u00e8ve et qui n\u2019ont plus rien \u00e0 perdre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>CONTRE-FEUX SOUS LA PLUIE<\/strong><\/h3>\n<p>Les organisations se r\u00e9partissent donc la gestion d\u2019un \u00ab\u00a0<em>festival militant<\/em>\u00a0\u00bb. A la CGT l\u2019influence sur le <em>In<\/em>, l\u2019organisation de la gr\u00e8ve, le s\u00e9rieux et la rigueur. A la CIP l\u2019agitation dans le <em>Off<\/em>, les actions, le r\u00f4le de trublion qui doit r\u00e9cup\u00e9rer et encadrer les \u00e9ventuels radicaux ou m\u00e9contents<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019association CIP-IDF trouve ses origines dans la lutte de 2003 o\u00f9 des intermittents, exc\u00e9d\u00e9s par les syndicats, s\u2019\u00e9taient organis\u00e9s un peu partout en France en diverses coordinations. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec du mouvement, la cr\u00e9ation de l\u2019association avait \u00ab\u00a0<em>tenu un flambeau<\/em>\u00a0\u00bb dont personne ne voulait, les militants s\u2019\u00e9taient bureaucratis\u00e9s et leur discours id\u00e9ologis\u00e9<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>. \u00ab\u00a0<em>Nous, on lutte depuis dix ans\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb ne cessent-ils aujourd\u2019hui de r\u00e9p\u00e9ter, mais la r\u00e9alit\u00e9 est que, depuis plus de dix ans, ils <em>militent<\/em>. Nuance, et cela se voit \u00e0 leur exp\u00e9rience, leurs m\u00e9thodes et leurs stigmates, par exemple dans leur gestion des AG et des commissions.<br \/>\nLa CIP joue toujours sur son pr\u00e9tendu fonctionnement horizontal, sur son image jeune et alternative en rupture avec un syndicalisme de papa dont la critique est tr\u00e8s tendance.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00ab\u00a0<em>Dans un monde de l&rsquo;art qui valorise la cr\u00e9ativit\u00e9, cet aspect de l&rsquo;opposition entre syndicat et coordination qu&rsquo;est la novation dont se pr\u00e9vaut la seconde trouve un \u00e9cho d\u00e9cisif \u00e0 tel point que critiquer le syndicalisme prend l&rsquo;aspect d&rsquo;un marqueur identitaire de l&rsquo;appartenance aussi bien \u00e0 la CIP qu&rsquo;au statut d&rsquo;artiste.<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a><\/p>\n<p>\u00a0La d\u00e9nonciation du manque de repr\u00e9sentativit\u00e9 des autres syndicats (notamment CFDT et FO qui ont sign\u00e9 l\u2019accord du 22 mars) a \u00e9t\u00e9 relativement faible durant les AG. Il est vrai que la CIP cherche de plus en plus \u00e0 se poser en potentiel n\u00e9gociateur et que sa propre repr\u00e9sentativit\u00e9 pose pour le moins question. Car, pour la premi\u00e8re fois, \u00ab\u00a0<em>fait historique<\/em>\u00a0\u00bb nous ont-il dit, la CIP a \u00e9t\u00e9 reconnue et a obtenu le droit de si\u00e9ger \u00e0 certaines tables rondes, donc de participer aux n\u00e9gociations. Lors d\u2019une AG, quelqu&rsquo;un demanda\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Mais alors, vous n\u00e9gociez\u00a0? Moi je croyais qu\u2019on luttait pour <\/em>l\u2019abrogation<em> de la r\u00e9forme\u00a0!? Du coup, qui est-ce que vous comptez laisser sur le bord du chemin, les int\u00e9rimaires\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb R\u00e9ponse oiseuse d\u2019une experte.<\/p>\n<p>L\u2019institutionnalisation \u00e9vidente de la CIP fait que nombre d\u2019intermittents ne comprennent pas en quoi elle diff\u00e8re d\u2019un syndicat et s\u2019en m\u00e9fient tout autant. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une organisation regroupant des travailleurs de mani\u00e8re permanente afin de d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats, et proposant aux autorit\u00e9s une nouvelle organisation du travail, sinon un syndicat\u00a0?<br \/>\nCette m\u00e9fiance justifi\u00e9e a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e par les syndicats eux-m\u00eames\u00a0: la CGT mise ainsi sur le contr\u00f4le en douceur d\u2019une AG du <em>In<\/em> jug\u00e9e \u00ab\u00a0asyndicale\u00a0\u00bb car vierge d\u2019autocollants et de badges syndicaux. Les rares militants de SUD-Culture doivent eux cr\u00e9er une CIP locale en urgence, en mai, pour se d\u00e9faire de leur \u00e9tiquette (mais, comme le sparadrap de Haddock&#8230;).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>C \/ SUR LA FORME<\/strong><\/h2>\n<h3><strong>G(R\u00caVE)<span style=\"color: #000000\"> <em>VERSUS<\/em><\/span> GRRRRRR\u00c8VE. <\/strong><\/h3>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>Conscients de l\u2019\u00e9tat de la mobilisation des intermittents d\u00e9but juillet, tr\u00e8s faible, CGT et CIP ne pouvaient qu\u2019\u00e9carter l\u2019id\u00e9e (si toutefois ils l\u2019avaient eu) d\u2019un bras de fer ouvert avec le gouvernement \u00e0 Avignon. En effet, combien de jours aurait pu tenir une gr\u00e8ve reconductible des salari\u00e9s du <em>In<\/em>\u00a0?<br \/>\nPrudemment, les directions syndicales CGT et CIP ont donc d\u00e9cid\u00e9 d\u2019utiliser le Festival comme \u00ab\u00a0<em>lieu d\u2019expression<\/em>\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0<em>caisse de r\u00e9sonance<\/em>\u00a0\u00bb, o\u00f9 montrer leurs <em>capacit\u00e9s<\/em> de nuisance respectives et leur bonne volont\u00e9. Tout en restant courtois, il faut en faire assez pour \u00e9ventuellement pouvoir ren\u00e9gocier des miettes avec l\u2019\u00c9tat et le MEDEF, mais pas trop non plus (car cela mettrait en \u00e9vidence ses faiblesses)<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>. Avant m\u00eame le d\u00e9but du Festival, trois jours de gr\u00e8ve, tr\u00e8s espac\u00e9s dans le temps, sont programm\u00e9s<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>. C\u2019est la classique tactique des \u00ab\u00a0temps forts\u00a0\u00bb qui a montr\u00e9 son efficacit\u00e9 depuis plus de dix ans pour canaliser le m\u00e9contentement, et g\u00eaner l\u2019\u00e9closion d\u2019un mouvement impr\u00e9vu (plus difficilement contr\u00f4lable).<\/p>\n<p>Faire gr\u00e8ve n\u2019est jamais simple. Mais, on a vu plus haut, la situation des intermittents bossant dans le <em>Off<\/em> est compliqu\u00e9e, certains payant pour jouer, en esp\u00e9rant \u00eatre pay\u00e9s un jour gr\u00e2ce \u00e0 la vente de leur spectacle. Dans ce cas une journ\u00e9e de gr\u00e8ve n\u2019est donc pas seulement la perte d\u2019une journ\u00e9e de salaire, mais aussi le risque de perdre (ou de ne pas obtenir) son statut, c\u2019est-\u00e0-dire les revenus de l\u2019ann\u00e9e \u00e0 venir. C\u2019est un argument de taille pour baisser les bras. Pourtant, des travailleurs d\u2019une centaine de compagnies se sont mis en gr\u00e8ve, et pas n\u00e9cessairement les plus friqu\u00e9s\u2026<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0&#8211; \u00ab\u00a0<em>Tu fais gr\u00e8ve\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">&#8211; \u00ab\u00a0<em>Non, moi, tu comprends, je peux pas me le permettre\u2026<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">&#8211; \u00ab\u00a0<em>Ben tiens, quess tu crois\u00a0? Mais pardi, moi j\u2019suis p\u00e9t\u00e9e d\u2019thunes\u00a0<\/em>!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00a0La gr\u00e8ve co\u00fbte aussi dans le <em>In<\/em> en termes de pr\u00e9cieux cachets et de crainte pour les techniciens d\u2019\u00eatre blacklist\u00e9s (sur un festival o\u00f9 certains font chaque ann\u00e9e plus de la moiti\u00e9 de leurs heures)<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>.<\/p>\n<h3>\u00a0<strong>La d\u00e9cision de faire gr\u00e8ve<\/strong><\/h3>\n<p>Dans le <em>In<\/em> comme dans le <em>Off<\/em>, la question de la <em>d\u00e9cision<\/em> de la gr\u00e8ve devient celle d\u2019un <em>vote<\/em> sur la gr\u00e8ve. Ce ne sont plus les travailleurs en lutte qui se r\u00e9unissent pour d\u00e9cider de leurs modalit\u00e9s d\u2019action (p\u00e9tition, manif, gr\u00e8ve, blocage, etc.), mais c\u2019est l\u2019ensemble des salari\u00e9s du lieu qui est appel\u00e9 \u00e0 se prononcer (le plus souvent \u00e0 bulletin secret) sur le fait de lutter ou pas.<br \/>\nEn r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, si les non-gr\u00e9vistes l\u2019emportent tout le monde va travailler. Mais si les gr\u00e9vistes sont majoritaires ils doivent respecter la volont\u00e9 des autres, leur droit au travail. C\u2019est-\u00e0-dire se refuser toute forme de blocage, de piquet de gr\u00e8ve ou de sabotage.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0Les questions de la l\u00e9gitimit\u00e9 de la lutte et de la d\u00e9mocratie sont revenues \u00e0 plusieurs reprises dans les AG. La d\u00e9mocratie a pris la forme d\u2019un vote \u00e0 bulletin secret organis\u00e9 par la direction, ce n\u2019est pas anodin. C\u2019est une fa\u00e7on de limiter le droit de gr\u00e8ve. C\u2019est\u00a0la propagande sur les passagers de la SNCF pris en otage, c\u2019est l\u2019accueil des enfants dans les \u00e9coles en gr\u00e8ve, c\u2019est le service minimum, c\u2019est le vote \u00e0 la majorit\u00e9 et avec un taux de participation suffisant en Angleterre pour qu\u2019une gr\u00e8ve soit l\u00e9gale. Ces mesures visent \u00e0 emp\u00eacher tout mouvement social. A travers une pseudo d\u00e9mocratie (o\u00f9 tous ne sont pas \u00e9gaux puisque certains ont le pouvoir de donner un salaire ou de mettre au ch\u00f4mage), l\u2019\u00c9tat et les directions d\u2019entreprises cherchent \u00e0 casser toutes possibilit\u00e9s d\u2019agir.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px;text-align: right\">\u00a0<em>Extrait d\u2019un texte \u00e0 propos de la gr\u00e8ve \u00e0 Al\u00e8s<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\"><strong>[18]<\/strong><\/a><\/em><\/p>\n<p>\u00a0Des r\u00e9unions\/AG sont parfois organis\u00e9es plusieurs jours \u00e0 l\u2019avance, parfois m\u00eame par la direction avec tous les bidouillages et pressions possibles, imaginables et effectu\u00e9s (coups de fil, menaces, nouvelle AG o\u00f9 on revote parce que le premier r\u00e9sultat ne convenait pas, etc.).<\/p>\n<p>Dans le <em>In<\/em>, la direction avait organis\u00e9 quelques jours avant l\u2019ouverture du Festival un vote (aux formulations alambiqu\u00e9es fort \u00e9tudi\u00e9es) o\u00f9 les salari\u00e9s se sont prononc\u00e9 contre une \u00e9ventuelle annulation mais pour \u00ab\u00a0<em>un festival militant<\/em>\u00a0\u00bb. Lors des AG, seuls les votes concernant la question de la gr\u00e8ve se d\u00e9roulaient \u00e0 bulletin secret<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>\u00a0<strong>ACTIONS L\u00c9NIFIANTES<\/strong><\/h3>\n<p>La gr\u00e8ve peut-elle se suffire \u00e0 elle-m\u00eame\u00a0? Sur Avignon, les actions ont du le plus souvent suppl\u00e9er \u00e0 son absence. Elles permettaient aussi de garder un certain rythme entre les journ\u00e9es de gr\u00e8ve et pendant celles-ci, de canaliser l\u2019\u00e9nergie des plus motiv\u00e9s.<br \/>\nElles doivent \u00eatre d\u2019autant plus symboliques, spectaculaires et m\u00e9diatisables qu\u2019elles compensent la faiblesse num\u00e9rique. Nous allons voir que, de toute fa\u00e7on, l\u2019objectif n\u2019est pas de participer d\u2019un rapport de force mais bien de porter un message.<\/p>\n<p>La Commission Actions fait de son mieux pour varier les activit\u00e9s\u00a0: occupation des locaux syndicaux pour forcer les dirigeants locaux \u00e0 discuter, d\u00e9placement de mobilier urbain, blocage de la FNAC pendant une demi heure, perturbations polies de d\u00e9bats publiques, etc.<br \/>\nLa pr\u00e9paration des actions dans le plus grand secret et leur d\u00e9roulement minut\u00e9 avec pr\u00e9cision font la r\u00e9putation de la CIP depuis 2003 (pas forc\u00e9ment la pertinence des cibles). Quant aux ex\u00e9cutant, pr\u00e9venus de l\u2019objectif quelques secondes auparavant, ils n\u2019ont aucune marge de man\u0153uvre, doivent se contenter d\u2019ob\u00e9ir aux consignes successives en restant \u00ab\u00a0<em>courtois et gentils<\/em>\u00a0\u00bb. L\u2019esprit doit \u00eatre bon enfant, rien ne doit pouvoir \u00eatre qualifi\u00e9 de violent.<\/p>\n<p>Trois exemples significatifs\u00a0:<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0<strong>Casino royal\u00a0: <\/strong>3 juillet, premi\u00e8re action. Une trentaine d\u2019intermittents et des chariots pleins bloquent les caisses d\u2019un Casino. La CIP a pr\u00e9vu de n\u00e9gocier avec la direction du supermarch\u00e9 le don de denr\u00e9es alimentaires pour la lutte. Refus du patron. La CIP demande alors \u00e0 chacun de retourner ranger les marchandises dans les rayons\u00a0! Refus. Affol\u00e9, un chef propose un vote\u2026 Mais non, les intermittents passent en force, c\u2019est une auto-r\u00e9duction\u00a0! M\u2019enfin c\u2019est pas d\u00e9mocratique\u00a0! Les marchandises sont rapport\u00e9es dans le local pr\u00eat\u00e9 \u00e0 la CIP par la mairie mais les chefs ne veulent pas les y laisser car c\u2019est du vol. On cherche \u00e0 les donner \u00e0 des associations caritatives qui refusent de devenir receleuses. Finalement, les militants sillonneront les rues d\u2019Avignon pendant plusieurs heures \u00e0 la recherche de SDF et autres punks-\u00e0-chiens pour offrir des paquets de biscuits et des bouteilles d\u2019eau.<br \/>\nLa CIP avait oubli\u00e9 que parfois la base peut d\u00e9cider par elle-m\u00eame et ne pas suivre les ordres des chefs. Elle sera par la suite plus prudente.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\"><strong>Interro surprise<\/strong>\u00a0: 7 juillet, jour de gr\u00e8ve, deux groupes d\u2019une cinquantaine de personnes occupent simultan\u00e9ment les locaux de la CFDT et de FO. Au del\u00e0 du symbole, l\u2019objectif concret de la man\u0153uvre est d\u2019obliger les responsables syndicaux pr\u00e9sents (du transports, de l\u2019\u00e9duc ou autre) \u00e0 discuter pendant deux heures des d\u00e9tails de la r\u00e9forme de l\u2019UNEDIC avec les responsables de la CIP. P\u00e9dagogie quant tu nous tiens\u00a0!<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0<strong>Magouilles en stock\u00a0:<\/strong> 12 juillet, deuxi\u00e8me journ\u00e9e de gr\u00e8ve. Manifestation vers la FabricA, la nouvelle salle du <em>In<\/em> o\u00f9 les non-gr\u00e9vistes ont \u00e9t\u00e9 concentr\u00e9s afin de jouer le spectacle d\u2019Olivier Py (tous les autres sont annul\u00e9s). Les gr\u00e9vistes du <em>In<\/em> appellent \u00e0 un <em>sit-in<\/em> devant le b\u00e2timent mais certains d\u2019entre eux ont dit vouloir bloquer la repr\u00e9sentation. Alors que des manifestants arrivent et tentent de p\u00e9n\u00e9trer dans la salle, ils sont <em>virilement<\/em> bloqu\u00e9s par\u2026 des gr\u00e9vistes du <em>In<\/em>\u00a0(!) qui veulent que l\u2019on respecte le droit des non-gr\u00e9vistes au travail\u00a0! Un intermittent ayant fait gr\u00e8ve \u00e0 Montpellier propose que l\u2019on vote aussit\u00f4t pour ou contre le blocage du spectacle qui va d\u00e9buter. Cris d\u2019orfraie\u00a0! Un militant, rouge de col\u00e8re, menace de le foutre dehors pour pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 (sic). Les d\u00e9mocrates imposent plut\u00f4t une AG et la discussion d\u00e9bute. Les chefs des gr\u00e9vistes du <em>In<\/em> menacent de rompre avec le <em>Off<\/em> en cas de blocage. Certains, minoritaires, leur signalent que la lutte ne leur appartient pas, mais la majorit\u00e9 est pr\u00eate \u00e0 toutes les concessions pour pr\u00e9server une respectueuse unit\u00e9 entre tous (y compris avec les non-gr\u00e9vistes). Une discussion pas inint\u00e9ressante, pour une fois, car vive et r\u00e9elle, mais qui s\u2019\u00e9ternise pendant que le spectacle se d\u00e9roule paisiblement.<br \/>\nNotons la surprenante discr\u00e9tion des dirigeants de la CIP lors de cette \u00ab\u00a0action\u00a0\u00bb, contrairement \u00e0 ceux de la CGT qui ont montr\u00e9 que c\u2019est eux qui d\u00e9cidaient si un spectacle avait lieu ou pas, qu\u2019ils tenaient leurs troupes<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>SUR LES AG <\/strong><\/h3>\n<p>Les AG organis\u00e9es par la CIP ponctuaient le temps et les moments de libert\u00e9 mais frisaient aussi la caricature. Ordre du jour pr\u00e9-\u00e9tabli, commissions, expos\u00e9s, tours de parole, \u00ab\u00a0<em>n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 poser des questions\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb, micro, etc. n\u2019incitaient gu\u00e8re \u00e0 la prise de parole et ne laissaient pas de place au d\u00e9bat. Cela ressemblait le plus souvent \u00e0 de simples r\u00e9unions d\u2019information. La participation \u00e9tait faible.<br \/>\nLes tr\u00e8s rares prises de parole \u00e9voquant l\u2019id\u00e9e d\u2019 \u00ab\u00a0AG de lutte\u00a0\u00bb, d\u00e9cisionnelles, permettant de structurer le mouvement, \u00e9taient habilement noy\u00e9es dans un flot de blabla et oubli\u00e9es.<br \/>\nLa d\u00e9nomination des AG \u00e9tait elle-m\u00eame floue et variable\u00a0: AG du <em>Off<\/em>\u00a0? Des intermittents\u00a0? De la CIP\u00a0? L\u2019AG annonc\u00e9e \u00ab\u00a0<em>de tous les pr\u00e9caires<\/em>\u00a0\u00bb sera transform\u00e9e, ni vu ni connu, en AG des compagnies du <em>Off<\/em>.<br \/>\nIl faut reconna\u00eetre ici le professionnalisme des militants de la CIP pour <em>tenir<\/em> les AG.<\/p>\n<p>Les salari\u00e9s du <em>In<\/em> s\u2019organisent quant \u00e0 eux en AG ferm\u00e9es et pr\u00e9tendument \u00ab\u00a0asyndicales\u00a0\u00bb. Elles rassemblaient aussi bien des intermittents, des travailleurs en CDD, des stagiaires ou des int\u00e9rimaires, et parfois aussi des membres de la direction.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>D \/ UNE TYRANNIE DE LA CONCORDE<\/strong><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>\u00ab\u00a0<em>Carr\u00e9 rouge\u00a0! Rien ne bouge\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb. <\/strong><\/h3>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0Symbolique\u00a0: \u00ab\u00a0<em>adjectif qui s\u2019applique, par affaiblissement de sens, \u00e0 ce qui tout en \u00e9tant r\u00e9el, n\u2019a pas d\u2019efficacit\u00e9 ou de valeur en soi en dehors de son r\u00f4le de<\/em> <em>symbole<\/em>\u00a0\u00bb <em>Robert historique.<\/em><\/p>\n<p>\u00a0Le symbole de cette lutte symbolique est le \u00ab\u00a0carr\u00e9 rouge\u00a0\u00bb, petit morceau de feutre accroch\u00e9 aux v\u00eatements pour \u00ab\u00a0<em>marquer notre refus de l\u2019agr\u00e9ment et notre d\u00e9sir de voir se d\u00e9rouler les Festivals de<\/em> l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb (communiqu\u00e9 de presse), propag\u00e9 par le personnel du <em>In<\/em>. On le trouve sur les v\u00eatements de travail crasseux d\u2019un technicien en fin de journ\u00e9e, sur le faux panama d\u2019un festivalier sortant d\u2019un spectacle engag\u00e9 (un jour de gr\u00e8ve), sur le tee-shirt d\u2019un commer\u00e7ant solidaire, sur celui d\u2019une gr\u00e9viste du <em>Off<\/em> qui gal\u00e8re, sur le sac d\u2019un petit jaune du <em>In<\/em>, et m\u00eame sur la chemise d\u2019Olivier Py. Tous solidaires\u00a0!<\/p>\n<p>Symbole surtout de l\u2019id\u00e9ologie d\u00e9mocratiste qui caract\u00e9rise l\u2019immobilit\u00e9 des \u00ab\u00a0mouvements sociaux\u00a0\u00bb depuis bien des ann\u00e9es. Il ne s\u2019agit pas de lutter mais de s\u2019exprimer\u00a0! Comme lors d\u2019un sondage ou d\u2019une \u00e9lection, on donne son opinion, son avis sur la question \u2026 en esp\u00e9rant \u00eatre entendu et compris par le gouvernement et le MEDEF. Avec le carr\u00e9 rouge, il s\u2019agit de montrer son d\u00e9saccord ou, pour les interpr\u00e9tations les plus radicales, de soutenir un mouvement mais en refusant les (\u00e9ventuelles) cons\u00e9quences de sa mont\u00e9e en puissance (l\u2019annulation d\u2019un festival). Le geste symbolique du port du carr\u00e9 rouge appelle une lutte symbolique (on pense au mythe des Japonais travaillant avec un brassard \u00ab\u00a0gr\u00e9viste\u00a0\u00bb).<br \/>\nLe carr\u00e9 rouge\u00a0? C\u2019est la bonne solution pour \u00ab\u00a0<em>rester passif en agissant<\/em>\u00a0\u00bb, se donner bonne conscience, \u00e9viter les critiques\u00a0; car toutes les id\u00e9es sont bonnes pour conjurer la gr\u00e8ve\u00a0: afficher un tract dans son th\u00e9\u00e2tre, poser une banderole, faire un \u00e9ni\u00e8me <em>speech<\/em> avant le spectacle, r\u00e9diger une lettre ou une p\u00e9tition, reverser une journ\u00e9e de salaire \u00e0 une caisse de gr\u00e8ve, etc. Des actions qui auraient \u00e9ventuellement pu avoir un sens si elles venaient soutenir un mouvement et non pas en combler l\u2019absence.<\/p>\n<p>La fausse contestation r\u00e8gne et se vautre dans le symbolique. Mais, comme on dit, le vrai est un moment du faux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>\u00ab\u00a0<em>Je hais la haine<\/em>\u00a0\u00bb.<\/strong><\/h3>\n<p>Les attaques du MEDEF et de l\u2019Etat ne sont pas de l\u2019ordre du symbolique, elles ont des effets tr\u00e8s concrets et pourraient \u00eatre jug\u00e9es violentes. <em>Il y a conflit<\/em>.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab\u00a0violence\u00a0\u00bb revient sans cesse dans les discours des intermittents militants et politiciens comme pour exorciser la chose. Pourtant les m\u0153urs politiques et sociales ont rarement \u00e9t\u00e9 aussi pacifiques qu\u2019\u00e0 notre \u00e9poque<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>. Mais on est l\u00e0 encore dans le registre du symbolique si ce n\u2019est celui du fantasme. La violence est la preuve du conflit que l\u2019on rejette.<br \/>\nLe conflit n\u2019est pas en soi agr\u00e9able, mais il existe. En \u00e9clatant, il a le m\u00e9rite de clarifier les positions, de mettre en lumi\u00e8re les r\u00e9els int\u00e9r\u00eats de classe de chacun, des int\u00e9r\u00eats divergents.<\/p>\n<p>Mais, par del\u00e0 les magouilles politiciennes, les nouveaux militants cherchent tous les subterfuges rh\u00e9toriques et pratiques pour camoufler le conflit. Ils en ont peur. Pourquoi\u00a0? En raison de la disparition de l\u2019identit\u00e9 ouvri\u00e8re\u00a0? De notre faiblesse qui se trouverait ainsi expos\u00e9e\u00a0? Le discours militant (altermondialiste ou gauchiste) n\u2019ayant plus gu\u00e8re de prise sur les prol\u00e9taires, on fait tout pour rassembler, pour ne pas effrayer\u00a0? Perdus, nous ne savons plus \u00e0 quel groupe nous appartenons, \u00e0 quelle classe. Nous cherchons avec angoisse\u2026 plus de certitude.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0En 2003, l\u2019ambiance \u00e9tait \u00e9lectrique et la tension palpable\u00a0; les flics de tout poil voyaient des \u00ab\u00a0<em>casseurs<\/em>\u00a0\u00bb partout. Une violence tellement absente mais si obs\u00e9dante. La situation devenait claire\u00a0: un front rassemblant \u00e9lus locaux de droite\/patrons de th\u00e9\u00e2tre de gauche\/grand th\u00e9atreux\/petits commer\u00e7ants s\u2019opposait aux intermittents en lutte.<br \/>\nOn \u00e9tait tout de m\u00eame tr\u00e8s loin du Festival de juillet 68 o\u00f9 les gauchistes qui tentaient de perturber les repr\u00e9sentations \u00e9taient tabass\u00e9s en coulisse par le service d\u2019ordre de la CGT, avec l\u2019aide de l\u2019administrateur du festival. A l\u2019ext\u00e9rieur, les commandos d\u2019extr\u00eame droite chassaient les hippies dans les rues pour les abandonner, rou\u00e9s de coup et tondus, en rase campagne<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>.<br \/>\nLa violence c\u2019est tr\u00e8s relatif.<\/p>\n<p>\u00a0En 2014, on craint surtout la bousculade ou l\u2019insulte\u00a0: les fameux \u00ab\u00a0d\u00e9bordements\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs\u00a0\u00bb. Car celui qui d\u00e9borde c\u2019est toujours l\u2019autre, celui du <em>Off<\/em> quand on est dans le <em>In<\/em>, celui de Montpellier quand on bosse \u00e0 Avignon, celui de la CIP quand on est \u00e0 la CGT, celui qu\u2019est pas \u00e0 la CIP quand on y est, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;padding-left: 90px\">\u00a0\u00ab\u00a0<em>Ce ne sont pas des intermittents, ce sont des casseurs\u00a0<\/em>\u00bb.<br \/>\nOlivier Py \u00e0 propos du blocage \u00e0 Montpellier, juin 2014.<\/p>\n<p>\u00a0Ceux qui n\u2019ont \u00e0 la bouche que le mot \u00ab\u00a0unit\u00e9\u00a0\u00bb rejettent les \u00ab\u00a0casseurs\u00a0\u00bb comme ext\u00e9rieurs. Puisque nous sommes unis (dans la grande famille du th\u00e9\u00e2tre), nous avons les m\u00eames int\u00e9r\u00eats et les m\u00eames d\u00e9sirs. Celui qui provoque le trouble ne peut qu\u2019\u00eatre ext\u00e9rieur au groupe, un intrus \u00e0 convaincre ou \u00e0 exclure\u00a0! Parler en AG de \u00ab\u00a0rapport de forces\u00a0\u00bb est d\u00e9j\u00e0 faire \u0153uvre d\u2019extr\u00e9misme. Elever la voix est malvenu, suspect.<\/p>\n<p>Le spectre du \u00ab\u00a0casseur\u00a0\u00bb remplace chronologiquement celui du \u00ab\u00a0provocateur\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0gauchiste\u00a0\u00bb ou de l\u2019\u00ab\u00a0hitl\u00e9ro-trotskiste\u00a0\u00bb. La vindicte staliniste est remplac\u00e9e par la lutte pour l\u2019harmonie citoyenne mais la logique demeure.<\/p>\n<p>Et si la vigilance citoyenne doit conjurer la division, il faut organiser la convivialit\u00e9, \u00ab\u00a0cr\u00e9er du lien\u00a0\u00bb, montrer au passage qu\u2019on est sympa. Rassurer par le caract\u00e8re festif des actions, rassembler avec de l\u2018alcool. Comment la CIP-Avignon pr\u00e9pare-t-elle la lutte \u00e0 la veille de l\u2019ouverture du Festival\u00a0? Par une \u00ab\u00a0<em>F\u00eate la lutte pas l\u2019autruche\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb avec concerts, expo, film, th\u00e9\u00e2tre et, tout de m\u00eame, d\u00e9bats. Durant le Festival, l\u2019une des grosses actions de la CIP sera un bal populaire devant le Palais des papes. Le lendemain matin, la gueule de bois r\u00e9gnant sans partage, personne n\u2019est venu \u00e0 l\u2019AG.<\/p>\n<p>On fr\u00f4le parfois le ridicule. Avant le d\u00e9but d\u2019un spectacle du<em> In<\/em>, avec l\u2019accord de la direction, des militants montent sur sc\u00e8ne pour lire un tract. Afin d\u2019\u00e9viter la panique, ils brandissent une banderole \u00e0 destination du public\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ceci n\u2019est pas un blocage<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>P\u00e9dagogie et expertise<\/strong><\/h3>\n<p>Lutter \u00e9tant donc tr\u00e8s connot\u00e9, mieux vaut pour le militant <em>s\u2019exprimer<\/em> et <em>expliquer<\/em>. La raison l\u2019emportant n\u00e9cessairement sur l\u2019obscurantisme, la violence et le mensonge, r\u00e9citer l\u2019argumentaire CIP doit suffire \u00e0 convaincre le premier quidam ou le dernier d\u00e9put\u00e9. Comme nous d\u00e9tenons la v\u00e9rit\u00e9 nous sommes certains de gagner et, tout comme la science prol\u00e9tarienne de Lyssenko \u00e9tait sup\u00e9rieure \u00e0 la science bourgeoise, les experts de la CIP sont plus pertinents que ceux du MEDEF. Plus honn\u00eates \u00e9galement, et leurs propositions si \u00ab\u00a0<em>justes et vertueuses\u00a0\u00bb <\/em>(CIP-Avignon). La cause est entendue, \u00e0 quoi bon se battre\u00a0?<\/p>\n<p>Il fut une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on avait raison, on en \u00e9tait convaincu et on d\u00e9fendait tr\u00e8s justement ses positions. Nos arguments n\u2019\u00e9taient pas <em>meilleurs<\/em> que ceux d\u2019en face, c\u2019\u00e9tait les n\u00f4tres. On se battait. Aujourd\u2019hui, il faut d\u2019abord (se) prouver qu\u2019on a raison et, chiffres \u00e0 l\u2019appui, qu\u2019en plus c\u2019est bon pour l\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise, l\u2019emploi et l\u2019\u00e9quilibre de tel ou tel budget.<br \/>\nIl faut donc chercher \u00e0 discuter, sans cesse,de pr\u00e9f\u00e9rence avec ceux qui ont le pouvoir (maires, d\u00e9put\u00e9s, directeurs, etc.).<\/p>\n<p>Le 12 juillet, devant la FabricA, l\u2019objectif des gr\u00e9vistes de <em>In<\/em> est de discuter avec leur directeur, Olivier Py, pour qu\u2019il s\u2019explique et \u00ab\u00a0<em>prenne position<\/em>\u00a0\u00bb. En fait, quotidiennement, il prenait position en usant de toutes les m\u00e9thodes \u00e0 la disposition d\u2019un patron contre ses employ\u00e9s pour faire pression, emp\u00eacher une gr\u00e8ve.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons plus d\u2019adversaire. Il s\u2019agit, calmement et poliment, de convaincre ces personnes qui nous couvrent d\u2019injures et de coups, qu\u2019elles ont tort d\u2019agir ainsi.<\/p>\n<p>Est-il vraiment n\u00e9cessaire de se demander pourquoi cela ne marche pas\u00a0? Peut-on croire les militants les plus exp\u00e9riment\u00e9s de la CIP aussi na\u00effs\u00a0? L\u2019objectif d\u2019une telle d\u00e9marche est donc autre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>E \/ ARTISTES &amp; CULTURE<\/strong><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>Culture ou droits sociaux\u00a0?<\/strong><\/h3>\n<p><em>\u00a0<\/em>On a vu que le nouvel accord de l\u2019UNEDIC frappait plus durement les int\u00e9rimaires que les intermittents du spectacle mais ce sont ces derniers qui ont tent\u00e9 (modestement) de s\u2019y opposer durant plusieurs mois.<\/p>\n<p>La faiblesse de la motivation et de la mobilisation avignonnaise a limit\u00e9 les grands d\u00e9bats de fond ou strat\u00e9giques (dont les organisateurs n\u2019avaient cure). L\u2019alternative classique entre radicaliser le mouvement en cherchant \u00e0 l\u2019ouvrir \u00e0 d\u2019autres (ch\u00f4meurs et pr\u00e9caires) ou bien rester entre intermittents pour essayer de peser sur le public et le monde de la culture, n\u2019a donc pas eu \u00e0 se poser. C\u2019est la seconde qui, globalement, s\u2019est impos\u00e9e.<\/p>\n<p>Le slogan de la CIP, \u00ab\u00a0<em>ce que nous d\u00e9fendons, nous le d\u00e9fendons pour tous<\/em>\u00a0\u00bb donnait <em>justement<\/em> l\u2019aspect de lutte par procuration ou d\u2019un argument visant \u00e0 attirer le soutien<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>.<\/p>\n<p>Le mouvement n\u2019est pas arriv\u00e9 \u00e0 se d\u00e9faire de cette question culturelle qui le plombait et repr\u00e9sentait un frein \u00e0 une \u00e9ventuelle jonction avec des pr\u00e9caires d\u2019autres secteurs. Mais qui la souhaitait r\u00e9ellement\u00a0?<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a><\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0On entend encore, parfois, qu\u2019au travers du statut des intermittents, c\u2019est bien l\u2019art et la culture qu\u2019il s\u2019agirait de sauver. Finie la \u00ab\u00a0culture fran\u00e7aise\u00a0\u00bb\u00a0? Est-ce \u00e0 dire que les pays qui n\u2019ont pas de r\u00e9gime des intermittents (quasiment tous les pays du monde) n\u2019ont pas de culture, pas d\u2019artistes, pas de th\u00e9\u00e2tres, pas de com\u00e9diens, pas de techniciens, etc. ? Est-ce \u00e0 dire que les gens y sont moins cultiv\u00e9s ? Plus b\u00eates ? Mais pourtant, la ville du \u00ab <em>plus grand th\u00e9\u00e2tre du monde <\/em>\u00bb vote massivement pour le FN\u2026 vous y voyez un lien ? Cet argument bidon de la culture est avanc\u00e9 par certains dans l\u2019espoir de nous apporter le soutien des classes moyennes\u2026 Quelques spectateurs et des commer\u00e7ants malins arborent le carr\u00e9 rouge, symboles, symboles\u2026<br \/>\nEt la majorit\u00e9 des Avignonnais, constitu\u00e9e de pauvres, ch\u00f4meurs, RSAstes, int\u00e9rimaires, etc., qui sont particuli\u00e8rement concern\u00e9s par l\u2019accord que nous rejetons ? Eux qui vivent bien loin, extra-muros, et qui ne vont pas au th\u00e9\u00e2tre. On ne peut pas les convaincre de nous rejoindre avec une culture qui les m\u00e9prise et qu\u2019ils rejettent donc fort justement.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;text-align: right\"><a href=\"http:\/\/lesecoutilles.wordpress.com\/2014\/07\/06\/a-propos-de-greve-et-de-culture\/\">Extrait d\u2019un tract anonyme distribu\u00e9 le 6 juillet 2014<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La seule cat\u00e9gorie (qui n\u2019en est pas une) que le mouvement a tent\u00e9 de rallier \u00e0 sa cause est celle des spectateurs issus majoritairement, comme on l\u2019a vu, des classes moyennes et sup\u00e9rieures qui \u00e9taient particuli\u00e8rement touch\u00e9s par les arguments \u00e0 connotation culturelle.<\/p>\n<p>Le fait qu\u2019une commission sp\u00e9cifique de la CIP ait consacr\u00e9 du temps au fonctionnement du festival Off est significatif. L\u2019objectif est bien pour certains une cogestion tr\u00e8s interclassiste pour un meilleur fonctionnement.<\/p>\n<p>La question du statut des intermittents du spectacle est de fait li\u00e9e depuis les ann\u00e9es 80 \u00e0 la pr\u00e9tendue question de la sauvegarde de la culture. L\u2019argument d\u2019une exception culturelle fran\u00e7aise \u00e0 pr\u00e9server a longtemps \u00e9t\u00e9 brandi par les gouvernements de gauche pour que l\u2019app\u00e9tit du MEDEF se concentre sur le r\u00e9gime g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>La focalisation sur la culture masque les vrais enjeux (le travail, la pr\u00e9carit\u00e9, l\u2019exploitation), comme s\u2019y emploient gouvernants et journalistes. Le MEDEF \u00e9galement qui, d\u00e8s f\u00e9vrier 2014, annon\u00e7ait vouloir supprimer le r\u00e9gime des intermittents du spectacle. Question qui devient centrale et permet de s\u2019en prendre en toute tranquillit\u00e9 \u00e0 l\u2019indemnisation des int\u00e9rimaires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>Prototype du nouveau militant\u00a0?<\/strong><\/h3>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00a0\u00ab\u00a0<em>En tant que cat\u00e9gorie sociale reconnue notamment pour son \u00ab\u00a0droit\u00a0\u00bb \u00e0 la subversion et \u00e0 la transgression, l\u2019artiste reste le meilleur agent de la neutralisation de la critique et de son recyclage esth\u00e9tique<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a><\/p>\n<p>\u00a0Les critiques que nous faisons ne concernent pas sp\u00e9cifiquement la lutte des intermittents du spectacle qui repr\u00e9sente un condens\u00e9 caricatural de tendances \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les luttes actuelles. Quant au militant de la CIP, nous n\u2019en parlons que comme arch\u00e9type du militant gauchistes\/altermondialiste \u00e0 la mode.<\/p>\n<p>Ce lien avec la culture mais aussi un capital culturel (au sens bourdieusien) sans doute plus \u00e9lev\u00e9 que la moyenne, des go\u00fbt et un certain mode de vie, rapprochent id\u00e9ologiquement les artistes des classes moyennes (moyennes sup\u00e9rieures) et de ce qu\u2019on nomme les bobos. Le temps o\u00f9 l\u2019artiste courtisait le bourgeois tout en crachant sur son mode de vie est r\u00e9volu. Cela explique sans doute, en partie, qu\u2019il soit aussi sensibles \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie de gauche alterno-citoyenne \u00e0 la mode\u00a0: hyper-d\u00e9mocratisme, refus du conflit, symbolisme, confusionnisme.<\/p>\n<p>Le flou du rapport salarial dans ce secteur n\u2019est d\u2019ailleurs pas anodin, alors que dans d\u2019autres secteurs cette hi\u00e9rarchie appara\u00eet clairement. Le th\u00e9\u00e2tre se vit comme un grande famille aux profils et conditions d\u2019existence vari\u00e9s, o\u00f9 employeurs et employ\u00e9s sont souvent li\u00e9s (d\u2019o\u00f9 le soutien d\u2019une partie des patrons du secteur). M\u00eame Olivier Py peut se d\u00e9clarer solidaire du mouvement. Dans tout autre secteur que le spectacle, le fait qu\u2019un directeur f\u00e9licite ses employ\u00e9s pour la bonne tenue de leur mouvement, et les remercie de n\u2019avoir que tr\u00e8s peu perturb\u00e9 la production, serait per\u00e7u avec surprise et m\u00e9fiance.<\/p>\n<p>Ce confusionnisme pr\u00e9tend que nous serions tous solidaires, \u00ab\u00a0<em>tous ensemble<\/em>\u00a0\u00bb, que le monde ne se divise qu\u2019entre 99 % de gens sympas et une infime minorit\u00e9 d\u2019individus au comportement \u00e9trange qui les domine. Ce discours \u00e0 la mode est incapable d\u2019expliquer quoi que ce soit, si ce n\u2019est par la m\u00e9chancet\u00e9 ou le conspirationnisme.<\/p>\n<p>Une telle id\u00e9ologie est en parfaite ad\u00e9quation avec <a href=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/articles\/le-militant-au-21e-siecle\/\">le nouveau militant qui n\u2019est plus rabat-joie mais cool et festif<\/a>. L\u2019intermittent du spectacle en est devenu la figure du militant cr\u00e9atif, indispensable \u00e0 tout rassemblement altermondialiste. Sa croyance en l\u2019efficacit\u00e9 de son m\u00e9tier en fait un fourrier de la p\u00e9dagogie (s\u2019exprimer en publique, faire passer un message par le biais des \u00e9motions, pousser \u00e0 la r\u00e9flexion, etc.). Sa cr\u00e9dulit\u00e9 quant \u00e0 la libert\u00e9 de cr\u00e9ation, donc d\u2019expression, le transforme en servant de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>La figure de l\u2019intermittent du spectacle militant correspond \u00e0 celle du nouveau militant qui, comme son discours, est d\u00e9connect\u00e9 d\u2019avec le prol\u00e9tariat. Mais, de par les tares de leur milieu (l\u2019Art et la Culture), il ne peut qu\u2019exacerber ce qu\u2019il a de plus d\u00e9testable.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On ne s\u2019\u00e9tonnera donc pas que les negristes aient investi ce secteur. D\u2019autant que l\u2019intermittent du spectacle repr\u00e9sente aussi pour eux (et pour d\u2019autres experts du MEDEF) le prototype du futur travailleur\u00a0: pr\u00e9caire mais libre et heureux. C\u2019est du moins ce qu\u2019on entend souvent et qu\u2019il tente lui-m\u00eame de croire. Mais ce sont surtout sa mobilit\u00e9, sa disponibilit\u00e9 et sa flexibilit\u00e9 qui interpellent. Et aussi le fait qu\u2019il aime souvent son travail, croit \u00e0 son utilit\u00e9 sociale et donc s\u2019y implique profond\u00e9ment\u00a0; toujours en stage ou en formation, il ne fait plus gu\u00e8re la diff\u00e9rence entre temps libre et temps de travail. On devine le r\u00eave de certains\u00a0: que tous les salari\u00e9s ressemblent \u00e0 l\u2019intermittent du spectacle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>\u2026ET \u00c7A FINIT MAL<\/strong><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"padding-left: 90px\">\u00ab\u00a0<em>Il y a des p\u00e9riodes o\u00f9 l\u2019on ne peut rien, sauf ne pas perdre la t\u00eate<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;text-align: right\">Louis Mercier Vega<\/p>\n<p>\u00a0Nous r\u00e9pondons ci-dessous par avance \u00e0 quelques questions\u00a0:<\/p>\n<h3>\u00a0\u00ab\u00a0<em>Mais pourquoi tant de haine\u00a0? Et vous qui critiquez tant, qu\u2019est ce que vous avez fait pendant le mouvement\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p>Beaucoup et pas grand-chose, comme bien d\u2019autres. Nous avions une grosse envie d\u2019en d\u00e9coudre et un espoir limit\u00e9, mais r\u00e9el, dans le d\u00e9clenchement d\u2019un r\u00e9el mouvement. Pendant un temps trop long nous avons particip\u00e9 aux AG, aux actions, fait gr\u00e8ve, discut\u00e9, r\u00e9fl\u00e9chi, etc.<br \/>\nLe principal obstacle a \u00e9t\u00e9 qu\u2019\u00e0 aucun moment \u00ab\u00a0la base\u00a0\u00bb n\u2019a eu <em>envie<\/em> de prendre ses affaires en main. Les militants de la CIP, si ils lisent ces lignes, pr\u00e9tendront avoir r\u00e9pondu \u00e0 cette apathie ambiante. C\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne dont ils sont le sympt\u00f4me, qu\u2019ils entretiennent et sur lesquels ils survivent. Nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019une poign\u00e9e \u00e0 r\u00e2ler alors que la majorit\u00e9 semblait plut\u00f4t satisfaite de son r\u00f4le de spectateur, rassur\u00e9e d\u2019avoir des petits chefs. Dans ce cas, que faire\u00a0? Forcer \u00ab\u00a0la base\u00a0\u00bb \u00e0 \u00eatre autonome\u00a0? Non, et puis stop\u00a0! Plut\u00f4t que de tenter de changer le sens du courant, c\u2019est-\u00e0-dire, en l\u2019occurrence, de faire semblant de croire cela possible, nous sommes all\u00e9s boire des sirops en terrasse.<\/p>\n<h3>\u00a0\u00ab\u00a0<em>Vous n\u2019auriez pas pu rester et tenter quelque chose\u00a0?!\u00a0<\/em>\u00bb<\/h3>\n<p>Nous aurions certes pu int\u00e9grer le \u00ab\u00a0collectif\u00a0\u00bb, participer aux r\u00e9unions internes, rejoindre la prestigieuse \u00ab\u00a0Commission actions\u00a0\u00bb. Nous aurions c\u00f4toy\u00e9 des militants souvent sympathiques et parfois sinc\u00e8res, mais contents et fiers de cette agitation que nous trouvions pitoyable. Nous aurions jou\u00e9 aux militants, sans doute avec une certaine efficacit\u00e9, mais nous n\u2019aimons pas les militants. Et pour quoi faire\u00a0? Pour donner aux actions de la CIP un air plus rock\u2019n\u2019roll\u00a0? Radicaliser un peu <em>la direction<\/em> du mouvement\u00a0? Traiter \u00e0 notre tour les autres comme de la pi\u00e9taille\u00a0? Cela est bien valorisant, pratique pour se faire des amis, des relations ou pour draguer\u2026 Mais non merci.<\/p>\n<p>Nous aurions aussi pu utiliser des m\u00e9thodes similaires afin de saboter l\u2019encadrement des petits chefs et permettre \u00e0 la base de prendre le pouvoir\u00a0!? Voil\u00e0 qui est un peu plus sympathique\u2026 Nous aurions pu, au moins, essayer\u2026<br \/>\nMais le probl\u00e8me est que le mouvement n\u2019\u00e9tait pas prisonnier. Il \u00e9tait juste absent.<\/p>\n<h3>\u00a0\u00ab\u00a0<em>Il n\u2019y a pas eu de mouvement sur Avignon\u00a0?\u00a0<\/em>\u00bb<\/h3>\n<p>Il y a eu une agitation militante gauchiste et syndicale \u00e9vidente, des man\u0153uvres d\u2019appareil, et aussi les pr\u00e9misses perceptibles d\u2019un mouvement des intermittents du spectacle, cela n\u2019a pas d\u00e9pass\u00e9 ce stade atteint le premier jour. Il y a eu quelques soubresauts, mais la mayonnaise n\u2019a pas pris.<\/p>\n<p>Un r\u00e9el mouvement, c\u2019est-\u00e0-dire ici, un mouvement \u00e0 la base, rassemblant une masse de travailleurs du spectacle et d\u2019autres pr\u00e9caires locaux ayant envie de lutter, de ne pas se laisser faire ou m\u00eame de passer \u00e0 l\u2019offensive, aurait s\u00e9rieusement remis en cause l\u2019autorit\u00e9 des sympathiques petits chefs. Les tares du mouvement auraient \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 mal ou n\u2019auraient pas exist\u00e9, du moins pas de la sorte. Nous aurions \u00e9t\u00e9 l\u00e0, comme beaucoup d\u2019autres, et ce n\u2019est pas parce que nous \u00e9crivons quinze pages sur la question que notre r\u00f4le aurait \u00e9t\u00e9 plus important que celui d\u2019autres travailleurs en lutte.<\/p>\n<h3>\u00a0\u00ab\u00a0<em>Vous la critiquez beaucoup, mais si la CIP n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 l\u00e0, rien ne se serait pass\u00e9\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p>Dire cela, c\u2019est croire que les prol\u00e9taires doivent \u00eatre organis\u00e9s, dirig\u00e9s, de l\u2019ext\u00e9rieur par des professionnels et des experts. Nous sommes convaincus du contraire et que, sans la pr\u00e9sence de ce syndicat, il se serait pass\u00e9 <em>autre chose<\/em>\u00a0: des AG auraient tr\u00e8s probablement eu lieu, des actions r\u00e9alis\u00e9es, des tracts r\u00e9dig\u00e9es, des groupes form\u00e9s, etc. Sans doute sans plus de succ\u00e8s, mais tout autrement. Tr\u00e8s modestement, tout bonnement.<\/p>\n<p>Mais ne sombrons pas dans l\u2019uchronie, c\u2019est au futur qu\u2019il faut arracher la joie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 style=\"text-align: right\">Mafalda et Val\u00e9rian, septembre 2014<\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Mafalda est com\u00e9dienne, depuis peu intermittente, f\u00e9ministe, marxiste\u00a0; elle a \u00e9t\u00e9 gr\u00e9viste en juillet dans le <\/em>Off<em>. Val\u00e9rian est ch\u00f4meur non indemnis\u00e9\u00a0; longtemps militant, il suit la question et les luttes des intermittents du spectacle depuis la fin des ann\u00e9es 1990. Cette article est le fruit de discussions et de r\u00e9flexions avec des camarades travailleurs du spectacle vivant, ch\u00f4meurs et pr\u00e9caires ayant particip\u00e9 au \u00ab\u00a0mouvement\u00a0\u00bb \u00e0 Avignon, Al\u00e8s, Aix et Marseille. Il n\u2019a d\u2019autre but que d\u2019essayer de comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9 en juillet, ce qui se passe aujourd\u2019hui.<\/em><\/p>\n<p><em>Nous reviendrons dans un second article sur l\u2019id\u00e9ologie v\u00e9hicul\u00e9e par la CIP-IDF (autrefois qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0n\u00e9grisme\u00a0\u00bb) et sur toutes les saloperies qu\u2019elle trimbale au travers des luttes des intermittents du spectacle\u00a0: revenu garanti universel, flexis\u00e9curit\u00e9, pr\u00e9carit\u00e9 comme libert\u00e9, figure du nouveau travailleur, aile alter-gauchiste de la modernisation du mode de production capitaliste, etc.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Des d\u00e9cryptages pr\u00e9cis du nouvel accord de l\u2019UNEDIC existent sur le net, par exemple\u00a0: <a href=\"https:\/\/exploitesenerves.noblogs.org\/decryptage-des-accords-unedic\">http:\/\/exploitesenerves.noblogs.org\/decryptage-des-accords-unedic<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> La capacit\u00e9 de mobilisation des intermittents du spectacle s\u2019expliquerait par certaines caract\u00e9ristiques du secteur, notamment le fonctionnement en r\u00e9seaux. Chlo\u00e9 Langeard \u00e9voque longuement cette question dans son livre <em>Les Intermittents en sc\u00e8ne. Travail, action collective et engagement individuel<\/em>, Rennes, PUR, 2012, 326 p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Extrait de<a href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?article273\"> <em>A mort l\u2019artiste<\/em><\/a>, sur http:\/\/infokiosques.net<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Laurence Parisot, <a href=\"http:\/\/www.lesechos.fr\/24\/02\/2014\/LesEchos\/21633-045-ECH_pourquoi-il-faut-cesser-de-tirer-sur-les-intermittents.htm\">\u00ab\u00a0Pourquoi il faut cesser de tirer sur les intermittents\u00a0\u00bb<\/a>, <em>Les \u00c9chos<\/em>, 24 f\u00e9vrier 2014.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Si le statut d\u2019intermittent est pr\u00e9sent\u00e9 comme adapt\u00e9 au domaine du spectacle, c\u2019est aussi l\u2019industrie du spectacle qui s\u2019y adapte, et pas seulement. L\u2019audiovisuel fait par exemple un gros usage d\u2019intermittents.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Il faut cumuler 507 heures <em>d\u00e9clar\u00e9es<\/em> (et donc directement pay\u00e9es) en 10 mois ou 10 mois et demi, sachant que, en g\u00e9n\u00e9ral, beaucoup d\u2019heures ne sont pas pay\u00e9es\u00a0: r\u00e9p\u00e9titions, travail administratif, communication, certaines repr\u00e9sentations, etc. Cela explique une indemnisation plus importante, cens\u00e9e compenser ces heures.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Mais le syst\u00e8me fait que bien souvent c\u2019est indispensable pour conserver un r\u00e9seau et des chances d\u2019embauche.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Tout juste 1 % en 1968. Autour de 0,4 % en 2003 (14,9\u00a0% de la population selon l\u2019INSEE) et 8,5\u00a0% pour les employ\u00e9s (16,2\u00a0% de la population). Cf. Paul Rasse, <em>Le Th\u00e9\u00e2tre dans l\u2019espace public, Avignon \u201cOff\u201d<\/em>, Aix en Provence, EdiSud, 2003, 220 p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Pour une compagnie, jouer dans le <em>Off<\/em> c\u2019est payer dans l\u2019espoir de vendre son spectacle\u00a0: entre 4\u00a0000 et 40\u00a0000\u00a0\u20ac pour un cr\u00e9neau de 2\u00a0h par jour dans un th\u00e9\u00e2tre. Ajoutez \u00e0 minima 1\u00a0000\u00a0\u20ac de com et puis tout le reste\u00a0: diff, accueil, logement, essence, sandwichs, etc. Et des salaires quand c\u2019est possible.<br \/>\nJouer dans le <em>In<\/em> c\u2019est \u00eatre bien pay\u00e9 et avoir la certitude de trouver d\u2019autres dates bien pay\u00e9es.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Coordination des intermittents et pr\u00e9caires. On y reviendra. Lorsque nous \u00e9voquons sans autre mention la CIP, il s\u2019agit des militants de l\u2019association CIP-IDF sise \u00e0 Paris.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> La couleur politique n\u2019a pas d\u2019importance lorsqu\u2019il s\u2019agit de sauver les millions d\u2019euros de retomb\u00e9es du Festival. En 2004, c\u2019est la municipalit\u00e9 UMP d\u2019Avignon qui avait fourni de spacieux locaux \u00e0 la jeune et radicale CIP.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Cette r\u00e9partition et ses r\u00e9sultats ont pu ne pas \u00eatre compl\u00e8tement satisfaisants. De plus, la cohabitation n\u2019\u00e9tait pas toujours facile entre les dirigeants parisiens de la CIP-IDF et ceux de la CIP-Avignon (Sud-Culture). Cette derni\u00e8re a maladroitement diffus\u00e9 par mail le compte-rendu d\u2019une AG interne o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 de \u00ab\u00a0<em>reprendre les rennes du mouvement<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Sur les d\u00e9buts de la CIP on peut lire Barbara Serr\u00e9-Becherini, <a href=\"http:\/\/www.editionsantisociales.com\/histoire_de_la_cip-idf.php\"><em>Histoire de la CIP-IDF<\/em><\/a>, Paris, Editions antisociales, 2010, 12 p. Disponible sur\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.editionsantisociales.com\/histoire_de_la_cip-idf.php\">http:\/\/www.editionsantisociales.com\/histoire_de_la_cip-idf.php<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Sarah Abdelnour, Annie Collovald, Lilian Mathieu, Fr\u00e9d\u00e9ric P\u00e9roumal, \u00c9velyne Perrin, \u00ab\u00a0Pr\u00e9carit\u00e9 et luttes collectives\u00a0: renouvellement, refus de la d\u00e9l\u00e9gation ou d\u00e9calages d&rsquo;exp\u00e9riences militantes\u00a0?\u00a0\u00bb, <em>Soci\u00e9t\u00e9s contemporaines<\/em>, n\u00b0 74, f\u00e9vrier 2009, p. 73-95. Disponible sur\u00a0: <a href=\"www.cairn.info\/zen.php?ID_ARTICLE=SOCO_074_0073\">www.cairn.info\/zen.php?ID_ARTICLE=SOCO_074_0073<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> Car les communiqu\u00e9s triomphants diffus\u00e9s sur le net (ici par la CIP) ne trompent que les militants et les n\u00e9ophytes. Les rapports quotidiens de la DCRI sur l\u2019\u00e9tat du mouvement, \u00e0 l\u2019attention de la pr\u00e9fecture puis des minist\u00e8res concern\u00e9s, sont sans doute plus r\u00e9alistes.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Le 16 juin, les salari\u00e9s du <em>In<\/em> d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents, principalement des techniciens, avaient fait une premi\u00e8re journ\u00e9e de gr\u00e8ve \u00e0 l\u2019appel de la CGT.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Les surprises sont toujours possibles, comme par exemple la gr\u00e8ve historique de l\u2019ensemble du personnel de la billetterie du <em>In<\/em>. Souvent un simple job d\u2019\u00e9t\u00e9, notamment pour les \u00e9tudiants, ces postes attirent aussi beaucoup de jeunes th\u00e9\u00e2treux en gal\u00e8re. Ceci explique sans doute cela.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a>\u00a0\u00a0 Exploit\u00e9s \u00c9nerv\u00e9s, <a href=\"https:\/\/exploitesenerves.noblogs.org\/une-illustration-des-limites-du-consensus-democratique-dans-la-lutte\/\">\u00ab\u00a0Bribes d\u2019analyse d\u2019un collectif de travailleurs, ch\u00f4meurs et pr\u00e9caires\u00a0\u00bb<\/a> sur <a href=\"https:\/\/exploitesenerves.noblogs.org\/une-illustration-des-limites-du-consensus-democratique-dans-la-lutte\/\">http:\/\/exploitesenerves.noblogs.org<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> Pr\u00e9tendument \u00ab\u00a0<em>plus d\u00e9mocratique<\/em>\u00a0\u00bb, mais qui permet surtout de ne pas assumer son choix et favorise l\u2019expression des petits int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes\u2026 On vient d\u2019apprendre sur Wikipedia que le vote \u00e0 main lev\u00e9e est la proc\u00e9dure normale de vote \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale\u00a0!<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> Le soir, au restaurant, Olivier Py a d\u00fb consentir \u00e0 payer l\u2019addition.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> La salle du Ch\u00eane noir, connue pour ses positions r\u00e9actionnaires (notamment en 2003), craignant d\u2019\u00eatre attaqu\u00e9e par les intermittents en lutte, a lou\u00e9 les services d\u2019un vigile d\u00e9s le d\u00e9but du festival 2014.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> Voir sur le blog <a href=\"http:\/\/lesecoutilles.wordpress.com\/\">\u00ab\u00a0Les \u00c9coutilles\u00a0\u00bb<\/a> plusieurs articles sur le Festival de juillet 1968\u00a0: <a href=\"http:\/\/lesecoutilles.wordpress.com\/category\/feuilleton-festival-1968\/\">http:\/\/lesecoutilles.wordpress.com\/category\/feuilleton-festival-1968\/<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> L\u2019accord du 22 mars ne p\u00e9nalisant principalement que les intermittents aux plus hauts revenus, l\u2019\u00e9tendard de la pr\u00e9carit\u00e9 pouvait \u00eatre utile pour mobiliser.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> Lors d\u2019une AG, quelqu\u2019un demanda ce que pouvaient faire les travailleurs avignonnais d\u2019autres secteurs pour aider le mouvement. Un petit chef r\u00e9pondit qu\u2019ils pouvaient venir tenir des permanences au local de la CIP ou leur faire \u00e0 manger\u00a0! \u00ab\u00a0<em>Et y veut pas qu\u2019on lui taille une pipe aussi\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb commenta en douce une camarade.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> Extrait de<a href=\"https:\/\/infokiosques.net\/spip.php?article273\"> <em>A mort l\u2019artiste<\/em><\/a>, sur http:\/\/infokiosques.net<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L\u2019\u00e9dition 2003 du Festival d\u2019Avignon, fameuse car annul\u00e9e, avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u2019un fort mouvement de gr\u00e8ve contre la r\u00e9forme des retraites et d\u2019une mobilisation d\u2019ampleur autour de la ren\u00e9gociation de l\u2019accord de l\u2019UNEDIC. 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