{"id":178,"date":"2014-09-18T13:17:25","date_gmt":"2014-09-18T11:17:25","guid":{"rendered":"http:\/\/ddt21.noblogs.org\/?page_id=178"},"modified":"2014-09-19T13:01:33","modified_gmt":"2014-09-19T11:01:33","slug":"pourquoi-je-naime-pas-land-and-freedom-de-ken-loach","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/?page_id=178","title":{"rendered":"Pourquoi je n\u2019aime pas \u00ab\u00a0Land and Freedom\u00a0\u00bb de Ken Loach"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/09\/Ken-Loach-et-la-r\u00e9volte-des-figurants.ddt21.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-186\" src=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/09\/Ken-Loach-et-la-r\u00e9volte-des-figurants.ddt21-300x233.jpg\" alt=\"Ken Loach et la r\u00e9volte des figurants.ddt21\" width=\"300\" height=\"233\" srcset=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/09\/Ken-Loach-et-la-r\u00e9volte-des-figurants.ddt21-300x233.jpg 300w, https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/09\/Ken-Loach-et-la-r\u00e9volte-des-figurants.ddt21.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Parmi celles et ceux attach\u00e9s \u00e0 une critique radicale de ce monde, <em>Land and Freedom<\/em> passe pour utile, important, sinon \u00ab\u00a0\u00e0 voir\u00a0\u00bb. Cette r\u00e9putation est-elle m\u00e9rit\u00e9e\u00a0?<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas d\u2019esth\u00e9tique que nous allons traiter.<\/p>\n<p>On peut appr\u00e9cier l\u2019art de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, se m\u00e9fier des \u0153uvres \u00ab\u00a0\u00e0 message\u00a0\u00bb, et estimer qu\u2019on ne compose pas de bonne litt\u00e9rature avec de bons sentiments (pas de bonne th\u00e9orie non plus).<\/p>\n<p>On peut aussi pr\u00e9f\u00e9rer un art toujours reli\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale, et qui n\u2019h\u00e9sitera pas\u00a0\u00e0 expliquer et \u00e0 d\u00e9montrer.<\/p>\n<p>Nous n\u2019entrons pas ici dans ce d\u00e9bat.<\/p>\n<p>C\u2019est de politique et de th\u00e9orie qu\u2019il s\u2019agit.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\u00a0***<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0 Pour ceux qui ne l\u2019auraient pas vu, r\u00e9sumons <em>Terre et Libert\u00e9<\/em> (sorti en 1995, g\u00e9n\u00e9ralement connu sous son titre anglais).<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit est un flashback. De nos jours, une jeune femme d\u00e9couvre le pass\u00e9 de David, son grand-p\u00e8re r\u00e9cemment d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Membre du PC anglais, David \u00e9tait parti lutter en Espagne contre Franco. Aux c\u00f4t\u00e9s de volontaires venus de toute l\u2019Europe, il combat en Aragon dans une milice pauvrement \u00e9quip\u00e9e du POUM. Parmi eux, une femme, Blanca.<\/p>\n<p>Le gouvernement r\u00e9publicain d\u00e9cide de fondre les milices dans la nouvelle arm\u00e9e. La colonne du POUM refuse.<\/p>\n<p>Bless\u00e9, David va \u00e0 Barcelone, o\u00f9 il rejoint les Brigades internationales. En mai 37, quand le gouvernement reprend par la force le contr\u00f4le de la ville, David commence malgr\u00e9 lui par participer aux combats contre les \u00e9l\u00e9ments les plus radicaux, avant de d\u00e9chirer sa carte du PC et de repartir lutter avec la milice du POUM.<\/p>\n<p>Or, celle-ci subit une situation de plus en plus difficile. Non seulement les Brigades internationales ne l\u2019appuient pas, mais elles viennent imposer la dissolution de la milice, le POUM \u00e9tant d\u00e9sormais ill\u00e9gal. Tension, confusion, Blanca est tu\u00e9e.<\/p>\n<p>Retour \u00e0 notre \u00e9poque, en Angleterre. A l\u2019enterrement de David assistent d\u2019anciens combattants de la guerre d&rsquo;Espagne. Poing lev\u00e9 et chant de <em>l&rsquo;Internationale<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\u00a0***<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Sur un \u00e9v\u00e9nement crucial du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il est ind\u00e9niable que le film apporte beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments historiques rarement visibles au cin\u00e9ma. Mais au lieu d\u2019encourager la r\u00e9flexion du spectateur, il le met devant des \u00e9vidences, et au bout du compte escamote l\u2019enjeu politique.<\/p>\n<p>Non pas que le d\u00e9bat politique soit absent du film. Une des sc\u00e8nes les plus longues (12 minutes), et la plus importante pour Ken Loach, il l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 ensuite, montre, dans un village lib\u00e9r\u00e9 par la milice, une assembl\u00e9e discutant de la collectivisation des terres et de la priorit\u00e9 \u00e0 y accorder ou non. Un Am\u00e9ricain soutient la n\u00e9cessit\u00e9 de tout subordonner \u00e0 l\u2019effort de guerre et met en garde contre des mesures trop radicales qui effraieraient les pays capitalistes d\u00e9mocratiques pr\u00eats \u00e0 aider la r\u00e9publique espagnole. Un Allemand affirme au contraire que guerre et r\u00e9volution doivent \u00eatre men\u00e9es de pair. L\u2019assembl\u00e9e vote finalement la collectivisation.<\/p>\n<p>Mais le spectateur d\u2019un film n\u2019est pas dans la situation d\u2019un lecteur comparant des options politiques propos\u00e9es sur du papier. Il est devant un \u00e9cran o\u00f9 agissent des <em>personnages<\/em> dans une <em>succession de sc\u00e8nes<\/em> dont chacune prend son sens par les pr\u00e9c\u00e9dentes et les suivantes.<\/p>\n<p>Ici, la discussion sur la collectivisation ne vaut que par rapport \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019action, et \u00e0 son sommet dramatique, quand la violence \u00e9clate entre milice et arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re, opposition o\u00f9 tout conduit le spectateur \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 un personnage (de fait, \u00e9galement narrateur), et par lui \u00e0 un groupe contre l\u2019autre. Or, Ken Loach nous donne \u00e0 voir\u00a0:<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la milice du POUM, film\u00e9e comme vivante, chaleureuse, fraternelle, o\u00f9 chacun garde sa personnalit\u00e9, milice d\u2019ailleurs mixte\u00a0: une femme y tient un r\u00f4le fort.<\/p>\n<p>En face, l\u2019arm\u00e9e r\u00e9publicaine officielle, masse brutale d\u2019uniformes indiff\u00e9renci\u00e9s. Parmi ses chefs, un Am\u00e9ricain, celui m\u00eame que nous avons vu hostile \u00e0 la collectivisation lors de l\u2019assembl\u00e9e villageoise.<\/p>\n<p>Imaginons un film russe anti-trotskyste des ann\u00e9es 30 (le POUM \u00e9tait qualifi\u00e9 de \u00ab\u00a0trotskyste\u00a0\u00bb par les staliniens). Nous verrions d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un peloton des Brigades Internationales r\u00e9unissant socialistes, communistes et \u00ab\u00a0sans parti\u00a0\u00bb, vus au combat comme au repos, passant de la cuisine \u00e0 la musique, l\u2019un capable d\u2019argumenter, l\u2019autre de blaguer. Face \u00e0 eux, un groupe d\u2019agit\u00e9s, brandissant leurs armes, incapables d\u2019un discours construit, l\u2019un ivre, l\u2019autre exhibant la montre vol\u00e9e \u00e0 un bourgeois, le troisi\u00e8me manipulant une liasse de billets\u2026 Selon une logique contraire mais sym\u00e9trique \u00e0 <em>Land and Freedom<\/em>, la petite et la grande histoire seraient vues par les yeux d\u2019un Candide, influenc\u00e9 au d\u00e9but par l\u2019anarchisme, et qui finirait par reconna\u00eetre les m\u00e9rites du camarade Staline. Le premier groupe porterait les attributs de l\u2019humanit\u00e9, le second aurait le visage d\u2019imb\u00e9ciles et de salauds. Vers qui la sympathie du spectateur serait-elle guid\u00e9e ? Nous aurions un film de propagande\u2026 en sens inverse de celui de Ken Loach.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il y a de pire dans la propagande, ce ne sont pas ses mensonges, c\u2019est d\u2019entretenir la passivit\u00e9 par des moyens qui sont ceux de la publicit\u00e9. Quoique les tracts et les slogans des partis paraissent pauvres compar\u00e9s \u00e0 l\u2019inventivit\u00e9 et l\u2019humour des spots publicitaires, la m\u00e9thode est identique\u00a0: associer ce que l\u2019on promeut avec une image de ce que l\u2019acheteur (ou l\u2019\u00e9lecteur) est cens\u00e9 aimer. Pour faire acheter une voiture, des croquettes ou un shampooing, la pub t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e n\u2019en d\u00e9montre pas les m\u00e9rites, elle les met en sc\u00e8ne respectivement avec une famille heureuse, un adorable chaton ou un <em>top model<\/em>. La propagande aussi fonctionne sur la manipulation mentale et affective, mais \u00e0 la diff\u00e9rence du publicitaire le propagandiste ne se contente pas de mod\u00e8les du d\u00e9sirable\u00a0: il y ajoute des mod\u00e8les du d\u00e9testable. Il donne un signe positif \u00e0 ce qu\u2019il veut nous faire croire, et un n\u00e9gatif \u00e0 ce qu\u2019il veut nous voir rejeter. C\u2019est \u00e0 cela que Ken Loach r\u00e9sume l\u2019opposition entre la milice et l\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re\u00a0: une confrontation entre des bons et des m\u00e9chants.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 70, des critiques s\u2019en \u00e9taient pris \u00e0 ce qu\u2019ils nommaient la \u00ab\u00a0fiction de gauche\u00a0\u00bb, consistant \u00e0 appliquer les codes de la litt\u00e9rature et du cin\u00e9ma populaires \u00e0 un contenu contestataire ou anti-bourgeois. A l\u2019instar des films policiers, un enqu\u00eateur d\u00e9couvre la v\u00e9rit\u00e9 sur un crime, sauf qu\u2019ici le coupable est un coupable politique ou social. Le personnage central, brave homme, issu du peuple, journaliste ind\u00e9pendant, ouvrier, voire policier honn\u00eate, agit en justicier contre des militaires fascistes, un violeur raciste, un homme politique \u00ab\u00a0de la majorit\u00e9\u00a0\u00bb (celle d\u2019alors, gaulliste), des flics brutaux ou un patron exploiteur. Le spectateur d\u00e9couvre avec le h\u00e9ros les turpitudes ou les infamies de la soci\u00e9t\u00e9. Parfois, pas besoin d\u2019enqu\u00eate ni de h\u00e9ros\u00a0: le redressage de torts n\u2019a pas lieu dans le r\u00e9cit, ce serait inutile, la morale de l\u2019histoire s\u2019imposant d\u2019elle-m\u00eame au public. Quelques exemples\u00a0:<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Z<\/em> (1969)\u00a0: dans un pays non pr\u00e9cis\u00e9 mais o\u00f9 tout le monde reconna\u00eet la Gr\u00e8ce, un juge opini\u00e2tre d\u00e9masque les responsables gouvernementaux et militaires de l\u2019assassinat d\u2019un d\u00e9put\u00e9 de gauche.<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019Aveu<\/em> (1970, du m\u00eame Costa-Gavras), inspir\u00e9 de faits r\u00e9els: \u00e0 Prague, en 1951, un membre du gouvernement est faussement accus\u00e9 de crimes qu\u2019il doit avouer dans un proc\u00e8s truqu\u00e9.<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dupont Lajoie<\/em> (1974)\u00a0: un raciste meurtrier d\u2019une femme fait accuser du crime un ouvrier alg\u00e9rien.<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Cadavres exquis<\/em> (1976)\u00a0: un commissaire de police int\u00e8gre d\u00e9couvre les complots des services secrets italiens visant \u00e0 maintenir la droite au pouvoir.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019on y comprend de la dictature des colonels grecs, du stalinisme, du racisme, de la \u00ab\u00a0strat\u00e9gie de la tension\u00a0\u00bb en Italie\u2026\u00a0? Rien d\u2019important, le d\u00e9montage des causes \u00e9tant r\u00e9duit au d\u00e9voilement d\u2019une opposition entre les bons et les m\u00e9chants.<\/p>\n<p>On r\u00e9pliquera que Ken Loach n\u2019a rien \u00e0 voir avec Costa-Gavras\u00a0: son cin\u00e9ma ne se fonde-t-il pas sur une analyse <em>de classe<\/em> ? Sans doute, mais les id\u00e9es (voire la ligne politique) d\u2019un film n\u2019ont de sens que par la fa\u00e7on dont sc\u00e9nariste et metteur en sc\u00e8ne nous les pr\u00e9sentent. En mati\u00e8re de spectacle ou d\u2019art, la critique des <em>contenus<\/em> ne vaut qu\u2019avec celle des <em>formes<\/em>. Comprendre <em>Les Mis\u00e9rables<\/em> ou les <em>Rougon-Macquart<\/em> exige de rep\u00e9rer non seulement les \u00ab\u00a0id\u00e9ologies\u00a0\u00bb sous-jacentes (et explicites) dans ces cycles romanesques, mais aussi la mani\u00e8re dont Hugo et Zola situent le lecteur par rapport \u00e0 ce qu\u2019il lit, en recourant \u00e0 des proc\u00e9d\u00e9s et des codes qui suscitent l\u2019adh\u00e9sion et d\u00e9couragent la prise de distance. Ce qui est vrai de la litt\u00e9rature l\u2019est davantage du cin\u00e9ma\u00a0: parce qu\u2019il fait plus que d\u2019autres arts appel aux sens et \u00e0 l\u2019\u00e9motion, sa capacit\u00e9 de nous manipuler en est plus grande encore.<\/p>\n<p>En professeur soucieux de bien faire passer sa le\u00e7on, Ken Loach a soin de ne pas nous pr\u00e9senter un personnage qui d\u2019avance aurait tout compris. Au contraire, David va en Espagne comme des centaines de milliers d\u2019ouvriers pr\u00eats \u00e0 croire ce que leur r\u00e9p\u00e8te le PC. D\u2019abord na\u00eff, comme probablement le spectateur, David finit par admettre malgr\u00e9 lui, \u00e0 travers des exp\u00e9riences douloureuses, la v\u00e9rit\u00e9 historique que nous aussi, dans la salle, sommes amen\u00e9s progressivement \u00e0 reconna\u00eetre. L\u2019Espagne aura \u00e9t\u00e9 pour David une terre d\u2019initiation comme elle l\u2019est pour le spectateur. L\u2019efficacit\u00e9 du dispositif repose sur notre <em>identification<\/em> aux comportements et aux doutes successifs d\u2019un individu qui n\u2019a rien d\u2019un h\u00e9ros, et qui nous ressemble, l\u2019<em>anti<\/em>-h\u00e9ros \u00e9tant la figure oblig\u00e9e du h\u00e9ros contemporain (du moins pour ceux qui pr\u00e9f\u00e8rent Ken Loach \u00e0 George Lucas).<\/p>\n<p>Certes la ligne politique de Ken Loach n\u2019est pas celle de Malraux dans <em>L\u2019Espoir<\/em>, qui c\u00e9l\u00e9brait le combat antifasciste sans en montrer les contradictions [1]. Mais le message de <em>Land and Freedom<\/em> a beau \u00eatre \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de celui de<em> L\u2019Espoir<\/em>, les deux films ont en commun de nous \u00e9mouvoir par le spectacle de mouvements sociaux et de r\u00e9voltes sans s\u2019interroger sur leurs origines ni sur leurs buts.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\u00a0***<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En d\u00e9fense de <em>Land and Freedom<\/em>, j\u2019entends dire\u00a0: \u00ab\u00a0Malgr\u00e9 ses d\u00e9fauts, enfin une \u0153uvre grand public r\u00e9v\u00e8le les conflits au sein du camp r\u00e9publicain, notamment les affrontements de mai 37\u00a0: le film a donc un int\u00e9r\u00eat historique, et il invite \u00e0 en apprendre plus\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019argument est faux pour plusieurs raisons\u00a0:<\/p>\n<p>D\u2019abord, mettre sur la place publique les journ\u00e9es de mai 37 n\u2019a pas du tout la m\u00eame port\u00e9e en 1937 et 70 ans plus tard. Orwell, dont l\u2019exp\u00e9rience en Espagne n\u2019est pas \u00e9loign\u00e9e de celle de David, a eu le plus grand mal \u00e0 faire publier<em> Hommage \u00e0 la Catalogne<\/em>. Les 1.500 exemplaires imprim\u00e9s en 1938 n\u2019\u00e9taient pas \u00e9puis\u00e9s lors de la r\u00e9\u00e9dition en 1951. Du vivant d\u2019Orwell, il n\u2019y eut qu\u2019une traduction, italienne. L\u2019\u00e9dition am\u00e9ricaine attendra 1952, la traduction fran\u00e7aise 1955. Depuis, le livre \u2013 lu ou non &#8211; fait partie du bagage intellectuel du militant politique ou de l\u2019homme cultiv\u00e9. Le spectateur moyen du cin\u00e9ma de Ken Loach est au courant des luttes \u00ab\u00a0intestines\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0fratricides\u00a0\u00bb entre anarchistes et communistes pendant la guerre d\u2019Espagne. Que lui apporte de plus<em> Land and Freedom<\/em>\u00a0? Il assiste sur l\u2019\u00e9cran \u00e0 des affrontements aux protagonistes \u00e9nigmatiques\u00a0: POUM, CNT, communistes (<em>staliniens<\/em> ou <em>communistes<\/em>, quelle diff\u00e9rence\u00a0?!), trotskystes\u2026 rien de cela n\u2019est \u00e9clair\u00e9, tout ce que nous en retenons, c\u2019est que les perdants (POUM et anars) avaient probablement raison sans \u00eatre capables de l\u2019emporter, et que les staliniens (le totalitarisme) et les fascistes ont gagn\u00e9, heureusement l\u2019histoire a tourn\u00e9 la page, Franco est mort et l\u2019URSS aussi. Des images de combats de rue en mai 37 \u00e0 Barcelone n\u2019en apprennent pas plus.<\/p>\n<p>Ensuite, que comprend-on en s\u2019identifiant \u00e0 un Bien contre un Mal\u00a0? On se pr\u00e9pare \u00e0 partir en lutte (sinon en <em>guerre<\/em>) contre tout ennemi susceptible d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme diabolique (un des derniers en date\u00a0: le terroriste poseur de bombes dans le m\u00e9tro), face auquel tout pouvoir, m\u00eame d\u00e9testable, sera un moindre mal.[2]<\/p>\n<p>Enfin et surtout, le film escamote l\u2019enjeu politique de la guerre d\u2019Espagne\u00a0:<\/p>\n<p>Pour la Gauche Communiste (surtout italienne, mais aussi germano-hollandaise, avec moins d\u2019insistance), \u00e0 partir du moment o\u00f9 les prol\u00e9taires acceptaient de combattre le fascisme sous la direction de l\u2019Etat d\u00e9mocratique, ils se condamnaient doublement \u00e0 l\u2019\u00e9chec\u00a0: sur le plan des conqu\u00eates sociales, sur celui de l\u2019action militaire. Cette position \u00e9tait ultra-minoritaire en 1937, elle l\u2019est rest\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais si l\u2019on refuse cette position, si l\u2019on pense qu\u2019il fallait combattre Franco par une arm\u00e9e populaire plus efficace, appuy\u00e9e sur toutes les forces d\u00e9mocratiques, incluant les bourgeois \u00e0 condition qu\u2019ils participent \u00e0 la lutte antifasciste, en ce cas, qui a raison\u00a0? La petite milice du POUM forte de sa seule \u00e9nergie\u00a0prol\u00e9tarienne ? Ou un solide outil militaire faisant appel \u00e0 la discipline traditionnelle des arm\u00e9es, mobilisant toutes les comp\u00e9tences, y compris celles des officiers conservateurs pour peu qu\u2019ils soient antifranquistes\u00a0?<\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Land and Freddom<\/em> ne dit pas le contraire, de ce d\u00e9bat il ne dit rien, il nous fait \u00e9prouver une \u00e9motion et de l\u2019empathie pour un groupe contre un autre. Les petits contre les puissants.[3]<\/p>\n<p>On en comprendra davantage en lisant Orwell[4].<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\u00a0***<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La d\u00e9marche employ\u00e9e dans<em> Land and Freedom<\/em>, et qui en fait une \u0153uvre de propagande, se trouve par exemple dans <em>Le Vent se l\u00e8ve<\/em> (2006), mais non dans <em>Regards &amp; sourires<\/em> (1979). Ces quelques pages ne sont donc pas une \u00e9bauche d\u2019\u00e9tude sur Ken Loach (ni ses positions politiques). Seulement un examen critique d\u2019un film militant, qui vise \u00e0 \u00e9duquer le spectateur en le pla\u00e7ant devant des \u00e9vidences.[5]<\/p>\n<p>Quoiqu\u2019il pr\u00e9tende faire r\u00e9fl\u00e9chir, <em>Land and Freedom<\/em> ne fonctionne pas tr\u00e8s diff\u00e9remment d\u2019une production \u00ab\u00a0hollywoodienne\u00a0\u00bb, avec ses braves gens, ses m\u00e9chants, le gars honn\u00eate qui erre avant de trouver le bon chemin, sans oublier la belle fille qui meurt pour lui (la mort tragique de Blanca permet \u00e0 David de rompre d\u00e9finitivement avec le stalinisme). Le film pense \u00e0 notre place. Il nous donne en exemple le bon \u00e9l\u00e8ve qui a appris sa le\u00e7on\u00a0: David a fait son \u00e9ducation en 1937, le r\u00e9cit de son apprentissage nous aidera \u00e0 r\u00e9ussir la notre 60 ou 80 ans plus tard. Tout est vu \u00e0 travers ses yeux\u00a0: toute autre \u00ab\u00a0fen\u00eatre\u00a0\u00bb sur la r\u00e9alit\u00e9 nous est ferm\u00e9e. <em>Land and Freedom<\/em> nous faire suivre l\u2019itin\u00e9raire d\u2019un homme conduit \u00e0 des choix impos\u00e9s par un sc\u00e9nario qui force l\u2019adh\u00e9sion en poussant \u00e0 nous identifier \u00e0 un h\u00e9ros positif (\u00e0 moins de refuser globalement le film, comme le ferait un vieux stalinien). Au lieu d\u2019\u00eatre un \u00ab\u00a0acteur\u00a0\u00bb de sa compr\u00e9hension, le spectateur est encourag\u00e9 dans la passivit\u00e9.<\/p>\n<p>Si l\u2019autonomie (individuelle et collective) n\u2019est pas un principe qui r\u00e8gle tout, elle n\u2019en reste pas moins une condition indispensable de toute action \u00e9mancipatrice. Elle r\u00e9cuse donc la propagande, le h\u00e9ros positif, les mod\u00e8les et les conclusions toutes faites. On ne combat pas l\u2019ali\u00e9nation par des moyens ali\u00e9nants.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">G.D.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1] Inspir\u00e9 du roman du m\u00eame nom, r\u00e9alis\u00e9 en 1938-39, aussit\u00f4t interdit,<em> L\u2019Espoir<\/em>, projet\u00e9 clandestinement en 1939, sortit bri\u00e8vement en salle en 1945, et devint quasi invisible pendant des d\u00e9cennies. A la diff\u00e9rence de Ken Loach, Malraux faisait de la propagande assum\u00e9e.<\/p>\n<p>[2] William Blum a d\u00e9fini ainsi le terroriste\u00a0: celui qui a une bombe mais pas d\u2019avion pour la lancer.<\/p>\n<p>[3] A la spontan\u00e9it\u00e9 qui fait la valeur de la milice populaire, le film oppose un stalinisme r\u00e9duit \u00e0 un m\u00e9lange d\u2019autoritarisme, de militarisme et de mensonge. Il est donc permis au spectateur de conclure que les milices autonomes sont pr\u00e9f\u00e9rables \u00e0 l\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re. La r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est que 99\u00a0% des milices existantes ne luttent nullement pour l\u2019\u00e9mancipation humaine, et que beaucoup agissent ou finissent en suppl\u00e9tif ou en bras arm\u00e9 de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>[4] Ou par exemple <em>R\u00e9volution et contre-r\u00e9volution en Catalogne (1936-1937)<\/em> de Carlos Semprun-Maura, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 par Les Nuits Rouges en 2002.<\/p>\n<p>[5] Contre le militantisme, voir sur ce blog <em>Le Militant au 21<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parmi celles et ceux attach\u00e9s \u00e0 une critique radicale de ce monde, Land and Freedom passe pour utile, important, sinon \u00ab\u00a0\u00e0 voir\u00a0\u00bb. Cette r\u00e9putation est-elle m\u00e9rit\u00e9e\u00a0? Ce n\u2019est pas d\u2019esth\u00e9tique que nous allons traiter. 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