{"id":119,"date":"2014-07-20T15:06:02","date_gmt":"2014-07-20T13:06:02","guid":{"rendered":"http:\/\/ddt21.noblogs.org\/?page_id=119"},"modified":"2014-07-20T15:15:20","modified_gmt":"2014-07-20T13:15:20","slug":"lutte-des-glaces-a-propos-de-snowpiercer-le-transperceneige","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/?page_id=119","title":{"rendered":"Lutte des glaces (\u00e0 propos de \u00ab\u00a0Snowpiercer, le Transperceneige\u00a0\u00bb)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right\"><a href=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/07\/0-int\u00e9rieur-train-blind\u00e9-russe-1918.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-130 size-medium\" src=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/07\/0-int\u00e9rieur-train-blind\u00e9-russe-1918-300x189.jpg\" alt=\"Int\u00e9rieur train blind\u00e9 russe 1918\" width=\"300\" height=\"189\" srcset=\"https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/07\/0-int\u00e9rieur-train-blind\u00e9-russe-1918-300x189.jpg 300w, https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/07\/0-int\u00e9rieur-train-blind\u00e9-russe-1918-1024x647.jpg 1024w, https:\/\/ddt21.noblogs.org\/files\/2014\/07\/0-int\u00e9rieur-train-blind\u00e9-russe-1918.jpg 1247w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>\u00ab\u00a0<em>J\u2019ai entendu le rire de cette machine\u00a0:<br \/>\nil est plus facile de la d\u00e9truire<br \/>\nque de l\u2019animer des souffles humains\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nPaul Nizan<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">\u00ab\u00a0<em>Le prol\u00e9tariat annule les trains<\/em>\u00a0\u00bb<br \/>\nAlexandre Dovjenko<\/p>\n<p>Tout critiquer. R\u00e2ler sans cesse. \u00c9videmment, tout est marchandise, symbole ou outil d\u2019oppression, pour une exploitation toujours plus efficiente, tout le monde a tort, tout s\u2019explique par le capitalisme, etc. Oui. Alors, dans ce cas, avoir aim\u00e9 un <em>blockbuster<\/em>, science-fiction, grand spectacle et tout et tout, rel\u00e8ve du flirt contre-nature, interclassiste. Il faut donc s\u2019en expliquer, sans \u00e9voquer le jeu des acteurs, les effets sp\u00e9ciaux ou un malencontreux go\u00fbt pour le cin\u00e9ma de genre. Ne parlons pas des \u00e9motions. Il s\u2019agit de trouver le fil s\u00e9rieux qui d\u00e9passe et nous m\u00e8nera quelque part, au bout d\u2019une logique carr\u00e9e. Avec <em>Snowpiercer<\/em>, conte dystopique pour petits et grands ayant pour th\u00e8me la lutte des classes, cela semble facile\u2026 mais, pour certains, sa morale fera froid dans le dos.<\/p>\n<p><strong>Le passage des portes<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>Juillet 2014\u00a0: afin d\u2019inverser le processus de r\u00e9chauffement climatique, les gouvernements de la plan\u00e8te entament une vaste campagne d\u2019\u00e9pandage de gaz \u00e0 effet refroidissant dans l\u2019atmosph\u00e8re. Mauvais calculs. L\u2019op\u00e9ration provoque une nouvelle \u00e8re glaciaire foudroyante qui d\u00e9truit aussit\u00f4t toute vie sur terre, ou presque. Quelques centaines de personnes parviennent \u00e0 grimper \u00e0 bord d\u2019un train de croisi\u00e8re de luxe au fonctionnement autonome et perp\u00e9tuel. Le mouvement c\u2019est la vie, la chaleur.<\/p>\n<p>2031\u00a0: l\u2019\u00ab\u00a0<em>arche m\u00e9canique<\/em>\u00a0\u00bb circule toujours sur ses 438\u00a0000 km de r\u00e9seau, \u00e0 grande vitesse. Un univers clos, pas d\u2019arr\u00eat possible, pas de sortie. Si dans les wagons de t\u00eate la survie d\u2019une poign\u00e9e de privil\u00e9gi\u00e9s est confortable, oisive et luxueuse, il n\u2019en va pas de m\u00eame dans les voitures de queue o\u00f9 r\u00e8gnent, sous une s\u00e9v\u00e8re surveillance militaire, promiscuit\u00e9, malnutrition et insalubrit\u00e9. La r\u00e9volte gronde, le peuple de l\u2019ab\u00eeme veut prendre les reines de la locomotive et mettre un terme \u00e0 cette injustice\u00a0! Le film nous conte cette conqu\u00eate du train\u00a0: avec les conseils du patriarche Guilliam et sous la conduite du jeune et viril Curtis, les insurg\u00e9s avancent porte apr\u00e8s porte, wagon par wagon. O\u00f9 s\u2019arr\u00eateront-ils\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Histoires d\u2019apocalypse<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><em>Snowpiercer, le Transperceneige<\/em>, film du r\u00e9alisateur Bong Joon-Ho (<em>The Host<\/em>, 2006) sorti fin 2013 a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un tr\u00e8s gros budget et d\u2019un casting international. Il s\u2019agit d\u2019une adaptation d\u2019une b\u00e9d\u00e9 fran\u00e7aise mythique, <em>Le Transperceneige<\/em>, avec Jacques Lob au sc\u00e9nario et Jean-Marc Rochette pour le dessin. Bien que le projet d\u00e9bute en 1975, les premi\u00e8res planches ne sont publi\u00e9es qu\u2019en 1982 dans les pages de la jeune revue <em>(A Suivre)<\/em> d\u00e9j\u00e0 sillonn\u00e9es par les trains blind\u00e9s d\u2019Hugo Pratt. L\u2019album sort lui en 1984 chez Casterman et sera suivi de deux autres tomes, en 1999 et 2000, sur un sc\u00e9nario de Benjamin Legrand.<\/p>\n<p>Longtemps per\u00e7u comme un simple divertissement, donc peu s\u00e9rieux, le genre Sf a pourtant souvent \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour critiquer plus ou moins discr\u00e8tement ce monde (c\u2019est notamment ce qui le diff\u00e9rencie du fantastique et surtout de l\u2019<em>heroic fantasy<\/em> aux th\u00e9matiques g\u00e9n\u00e9ralement plus conservatrices).<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature de Sf de l\u2019apr\u00e8s-guerre est souvent dubitative sinon critique devant les \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb et bienfaits de la science dont a par exemple b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 Hiroshima. Les textes se font bien plus sombres et l\u2019utopie c\u00e8de du terrain devant les dystopies dont la plus fameuse est sans doute <em>1984<\/em>.<\/p>\n<p>Les Ann\u00e9es 68 sont l\u00e0 aussi un tournant dans la politisation de certains auteurs (vers l\u2019extr\u00eame gauche) qui abordent les th\u00e8mes d\u2019\u00e9cologie, de surpopulation, de d\u00e9rives autoritaires, etc. Un des classiques de la Sf anarcho-communiste, mais ne sombrant ni dans le pessimisme ni dans la propagande niaise, sera <em>Les D\u00e9poss\u00e9d\u00e9s<\/em> d\u2019Ursula Le Guin (1974). Une \u00e9volution que l\u2019on retrouve aussi dans la b\u00e9d\u00e9 fran\u00e7aise des ann\u00e9es 1970, milieu jusque-l\u00e0 assez conservateur o\u00f9 dominent les valeurs de droite, qui s\u2019ouvre depuis peu au public adulte avec une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019auteurs. Il n\u2019est donc pas surprenant d\u2019entendre Rochette \u00e9voquer dans une interview ses d\u00e9buts de dessinateur et sa participation aux manifs contre la construction de la centrale nucl\u00e9aire de Malville. Cette p\u00e9riode tr\u00e8s politis\u00e9e succombera avec le gauchisme mais aussi sous les coups de boutoir d\u2019une Sf de divertissement tr\u00e8s commerciale initi\u00e9e par <em>Star Wars<\/em> en 1977.<\/p>\n<p>Durant la Guerre froide, la fin du monde et l\u2019apocalypse sont devenues une tr\u00e8s r\u00e9elle possibilit\u00e9. La Sf ne peut que s\u2019en faire l\u2019\u00e9cho, souvent au travers de descriptions d\u2019un \u00ab\u00a0futur imm\u00e9diat\u00a0\u00bb trait\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9aliste (le <em>space opera<\/em> est en partie remis\u00e9)\u00a0; la fin du monde n\u2019y est g\u00e9n\u00e9ralement plus li\u00e9e \u00e0 une cause naturelle mais bien \u00e0 l\u2019activit\u00e9 humaine. Le post-apocalyptique est un th\u00e8me extr\u00eame, donc pratique pour r\u00e9v\u00e9ler la \u00ab\u00a0nature humaine\u00a0\u00bb dans toute sa crudit\u00e9. La Sf popularise aussi dans les ann\u00e9es 60 et 70 le concept d\u2019\u00ab\u00a0hiver nucl\u00e9aire\u00a0\u00bb\u00a0: le nuage stratosph\u00e9rique de particules et de poussi\u00e8res caus\u00e9 par les explosions nucl\u00e9aires provoquant un changement de climat. L\u2019id\u00e9e de nouvelle \u00e8re glaciaire n\u2019est donc pas surprenante (on pense par exemple \u00e0 <em>La Compagnie<\/em><em> des Glaces<\/em> de G.-J. Arnaud, 1980-2005 ou bien \u00e0 <em>Neige<\/em> de Convard et Gine,1979-2007).<\/p>\n<p>La survie post-apocalyptique est le plus souvent imagin\u00e9e comme chaotique, sorte de r\u00e9gression m\u00e9di\u00e9vale o\u00f9 les essais communautaires agricoles ou pastoraux font face \u00e0 des tentatives proto-\u00e9tatiques et\/ou \u00e0 des hordes de pillards (<em>Jeremiah<\/em> de Hermann, 1979-2013, <em>Simon du Fleuve<\/em> de Auclair, 1973-1989, <em>Marseil<\/em> de Michel Crespin, 1979, ou <em>Malevil<\/em> de Robert Merle, 1972).<\/p>\n<p>Le <em>Transperceneige<\/em> donne alors une image du voyage bien plus noire que ne le fait le magazine <em>Actuel<\/em> premi\u00e8re version (1967-1976). Le train, g\u00e9n\u00e9ralement utilis\u00e9 dans la litt\u00e9rature comme symbole et moyen d\u2019\u00e9vasion et de d\u00e9couverte devient univers clos et lieu d\u2019enfermement. Condamnation au voyage \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Les thurif\u00e9raires du d\u00e9placement, comme <em>nec plus ultra<\/em> de la vie, du march\u00e9 ou de la subversion, ne remarquent pas que depuis que l\u2019humanit\u00e9 existe, et aujourd\u2019hui encore, la plupart de ceux qui \u00ab\u00a0voyagent\u00a0\u00bb ne le font gu\u00e8re par plaisir.<\/p>\n<p><strong>Monde clos<\/strong><\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 ce que pourrait laisser croire les premi\u00e8res minutes du film qui d\u00e9noncent les dangers de l\u2019ing\u00e9nierie climatique (r\u00e9ellement \u00e0 l\u2019\u00e9tude aujourd\u2019hui), <em>Snowpiercer<\/em> n\u2019est pas un conte \u00e9colo. L\u2019apocalypse est une astuce pour mettre en lumi\u00e8re cr\u00fbment les \u00ab\u00a0injustices\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la division en classes de la soci\u00e9t\u00e9 que beaucoup croient disparue. Les tr\u00e8s r\u00e9elles catastrophes \u00ab\u00a0naturelles\u00a0\u00bb montrent que tous les \u00ab\u00a0humains\u00a0\u00bb n\u2019en subissent pas les cons\u00e9quences de la m\u00eame mani\u00e8re (voir par exemple l\u2019ouragan Katrina et la Nouvelle-Orl\u00e9ans en 2005). Dans <em>Snowpiercer<\/em> le slogan \u00ab\u00a0<em>tous humains, tous concern\u00e9s\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb prend tout son sens\u00a0: absurde, car \u00ab\u00a0<em>dans la limite des places disponibles<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans le film, point de chaos post-apocalyptique mais, imm\u00e9diatement, la mise en place d\u2019une nouvelle soci\u00e9t\u00e9, en partie calqu\u00e9e sur la pr\u00e9c\u00e9dente\u00a0: post-capitaliste mais de classes, tr\u00e8s structur\u00e9e o\u00f9 l\u2019ordre r\u00e8gne. L\u2019argent y a disparu faute d\u2019utilit\u00e9, faute de marchandises \u00e0 \u00e9changer. A la gestion parcimonieuse de ce qui a pu \u00eatre sauv\u00e9 17 ans plus t\u00f4t (les deux derni\u00e8res cigarettes de l\u2019humanit\u00e9 sont fum\u00e9es durant le film et les flics doivent utiliser avec justesse leurs cartouches) s\u2019ajoute une production, principalement agroalimentaire, r\u00e9duite \u00e0 un stade embryonnaire. Une soci\u00e9t\u00e9 de p\u00e9nurie o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus pr\u00e9cieux est la nourriture et o\u00f9 l\u2019espace et l\u2019intimit\u00e9 sont du luxe (l\u2019\u00e9nergie, et donc la chaleur, \u00e9tant produites par le mouvement du train). La vie en dehors du train\/syst\u00e8me \u00e9tant devenue inimaginable, parler d\u2019horizon ind\u00e9passable serait un euph\u00e9misme. Est-ce, encore une fois, la fin de l\u2019Histoire\u00a0? Dans cet univers clos se distinguent trois classes\u00a0:<\/p>\n<p>Celle des privil\u00e9gi\u00e9s qui ont pu acheter des billets de premi\u00e8re classe au d\u00e9part (et leurs enfants). Un groupe oisif dont le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 latent est soigneusement entretenu (la peur de ceux du fond) et qui sombre dans la d\u00e9cadence, abruti par le sexe, la drogue. \u00ab\u00a0<em>Le sexe est une drogue comme les autres<\/em>. [\u2026] <em>Le sexe et la baise\u2026 sous toutes ses formes et de toutes les fa\u00e7ons imaginables\u00a0! C\u2019est ce qu\u2019ils ont trouv\u00e9 d\u2019mieux contre l\u2019angoisse et l\u2019ennui<\/em>\u00a0\u00bb (dans la b\u00e9d\u00e9, p. 75).<\/p>\n<p>Une deuxi\u00e8me classe, tr\u00e8s r\u00e9duite, constitu\u00e9e de travailleurs assurant les services, la production de nourriture (wagon potager, wagon \u00e9levage, etc.), l\u2019entretien et la s\u00e9curit\u00e9 (de type militaire). Elle b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un confort relatif assurant son efficacit\u00e9 et sa fid\u00e9lit\u00e9.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re classe, ou sous-classe. V\u00e9ritable arm\u00e9e de r\u00e9serve croupissant dans les derniers wagons, constitu\u00e9e de ceux qui se sont r\u00e9fugi\u00e9s dans le train, sans tickets, au dernier moment (dans la b\u00e9d\u00e9 il s\u2019agit de wagons \u00e0 bestiaux bond\u00e9s accroch\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te). Leur survie est assur\u00e9e \u00e0 moindre co\u00fbt par une maigre distribution de nourriture (une gel\u00e9e prot\u00e9in\u00e9e \u00e0 base d\u2019insectes) et d\u2019un faible chauffage. C\u2019est ici que sont parfois pr\u00e9lev\u00e9s les travailleurs n\u00e9cessaires au reste du convoi.<\/p>\n<p>Cette soci\u00e9t\u00e9 d\u2019ordre tirant sa force d\u2019un \u00e9quilibre pr\u00e9caire \u00e9voque, par bien des aspects, une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019ancien r\u00e9gime en re-construction (avec sa religion, ses rites, coutumes, etc.). Mais c\u2019est bien notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, capitaliste, qui est cible de la critique\u00a0: une \u00ab\u00a0<em>miniaturisation de notre monde<\/em>\u00a0\u00bb que Bong transpose \u00e0 sa mani\u00e8re \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du train et qui saute aux yeux. Trop caricatural diront certains\u00a0? Tr\u00e8s r\u00e9aliste pourtant. Avec un tel concentr\u00e9 d\u2019humanit\u00e9, quelques centaines de personnes enferm\u00e9es dans un train, les antagonismes ne peuvent \u00eatre que particuli\u00e8rement aigus. Et c\u2019est bien la lutte des classes qui est le sujet central (dans la b\u00e9d\u00e9, Curtis a pour nom Proloff).<\/p>\n<p>On notera la question sous-jacente, mais centrale, du contr\u00f4le de la reproduction pour cette humanit\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 quelques centaines de voyageurs et qui ne dispose que d\u2019un stock de nourriture limit\u00e9\u00a0: besoin de renouveler la force de travail (si r\u00e9duite soit-elle) mais aussi de disposer de jeunes enfants pour assurer la maintenance de la machine. Les femmes des derniers wagons se trouvent rel\u00e9gu\u00e9es au r\u00f4le de reproductrices (ce qui n\u2019est pas le cas en premi\u00e8re classe o\u00f9 elles peuvent d\u00e9tenir des postes de pouvoir). Lob avait imagin\u00e9 que des contraceptifs soient m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 la nourriture destin\u00e9e aux wagons de queue\u00a0; dans le film la r\u00e9gulation est effectu\u00e9e par la violence, le d\u00e9clenchement de pseudo r\u00e9voltes minutieusement planifi\u00e9es et leur r\u00e9pression tout sp\u00e9cialement dos\u00e9e (afin d\u2019atteindre le nombre de victimes id\u00e9al).<\/p>\n<p><strong>Complots et trahisons<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong>On pourra n\u00e9anmoins reprocher au film sa tendance au complotisme qui est sans doute son aspect le plus d\u00e9rangeant. Le mensonge est une id\u00e9e centrale chez Bong. C\u2019est dans leur progression, de l\u2019obscurit\u00e9 des derniers wagons \u00e0 la lumi\u00e8re de ceux de t\u00eate, que les insurg\u00e9s d\u00e9couvrent la v\u00e9rit\u00e9 et nous avec.<\/p>\n<p>Les r\u00e9volt\u00e9s de 2031 sont l\u2019objet d\u2019une vaste manipulation visant \u00e0 r\u00e9duire leur nombre par les combats et \u00e0 maintenir le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 dans le reste du train (ce que certains, en particulier les complotistes, nomment aujourd\u2019hui l\u2019ing\u00e9nierie sociale). Le vieux sage du fond, Guilliam, et le demi-dieu dirigeant la machine, Wilford, sont en fait complices. Toute r\u00e9volte collective serait-elle vaine, car toujours manipul\u00e9e (par les leaders, les syndicats, le syst\u00e8me, etc.) et servant <em>in fine<\/em> les int\u00e9r\u00eats du pouvoir\u00a0?<\/p>\n<p>La question de la trahison, elle n\u2019est pas si simple qu\u2019il y para\u00eet. Guilliam le tra\u00eetre\u00a0? N\u2019est-il pas aussi un homme <em>raisonnable<\/em> qui croit dans le bien fond\u00e9 de sa d\u00e9marche et dans la lutte \u00ab\u00a0contre les d\u00e9rives\u00a0\u00bb\u00a0? Ne retirant qu\u2019un b\u00e9n\u00e9fice honorifique tr\u00e8s relatif de son action, il n\u2019est d\u2019ailleurs pas stipendi\u00e9. Son objectif est de pr\u00e9server l\u2019\u00e9quilibre indispensable \u00e0 la survie du syst\u00e8me auquel il croit\u00a0: l\u2019horizon ind\u00e9passable en mouvement, le monde clos du train. Et pour que tout fonctionne, chacun doit rester \u00e0 sa place, leitmotiv de la classe dominante dans le train. Il en va donc de n\u00e9gociations, d\u2019accords et de compromis. Guilliam n\u2019est pas plus un tra\u00eetre que le syndicaliste ou le social-d\u00e9mocrate de service.<\/p>\n<p>Mais le contr\u00f4le de la sur-population n\u2019est pas l\u2019unique but de la conspiration. On d\u00e9couvre que l\u2019odyss\u00e9e du train, le passage des portes, obstacles successifs, est aussi un processus de s\u00e9lection permettant de d\u00e9signer un successeur \u00e0 Wilford, le dirigeant vieillissant (une id\u00e9e classique que l\u2019on retrouve par exemple dans <em>Un Bonheur insoutenable<\/em> de Ira Levin, 1970). Un nouveau guide qui appara\u00eet d\u2019ailleurs \u00ab\u00a0naturellement\u00a0\u00bb au sein des prolos en lutte\u00a0: est-ce le centralisme organique ou le darwinisme social qui le d\u00e9signe en fonction de ses qualit\u00e9s et vertus\u00a0? En l\u2019occurrence il d\u00e9signe ici, heureux hasard, le chef militaire des insurg\u00e9s, Curtis. Un honn\u00eate homme, certes. Mais, nous le savons, c\u2019est le pouvoir qui est maudit et l\u2019Etat (le train) le plus froid des monstres froids, qui plus est durant une p\u00e9riode glaciaire.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas un complot \u00e0 mettre en lumi\u00e8re pour rendre vertueuse la soci\u00e9t\u00e9. Il n\u2019y a pas de m\u00e9chants oligarques \u00e0 remplacer par d\u2019honn\u00eates citoyens. Il y a un syst\u00e8me dont le fonctionnement g\u00e9n\u00e9ral a des r\u00e8gles, \u00e9ventuellement adaptables, mais auxquelles chacun s\u2019adapte. Ou pas.<\/p>\n<p><strong>Pari ou putsch <\/strong><\/p>\n<p>L\u2019insurrection des hommes du bout du train est longuement pr\u00e9par\u00e9e, les plans soigneusement \u00e9tudi\u00e9s, les r\u00f4les r\u00e9partis avec pr\u00e9cision, la hi\u00e9rarchie impeccable\u2026 Gilliam le vieux sage, Curtis le jeune leader, les lieutenants, les ex\u00e9cutants, etc. Parfait pour <em>prendre<\/em> le pouvoir. \u00ab\u00a0<em>Une fois \u00e0 leur place on sera diff\u00e9rents<\/em>\u00a0\u00bb imaginent-ils. Car l\u2019objectif est, en bon l\u00e9ninistes ou blanquistes, de prendre les commandes\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On<\/em> <em>contr\u00f4le le monde si on contr\u00f4le la machine<\/em>\u00a0\u00bb. Oui, mais quel monde\u00a0? Une telle m\u00e9canique ne peut que reproduire les cat\u00e9gories dominantes.<\/p>\n<p>Le chemin sera tr\u00e8s violent, sanglant. La violence n\u2019est pas un choix, pas une question de go\u00fbt, mais une n\u00e9cessit\u00e9. Avec une pr\u00e9paration de ce type, ne laissant aucune place \u00e0 la spontan\u00e9it\u00e9, la violence ne peut \u00eatre exerc\u00e9e que par les hommes, car la r\u00e9partition sexu\u00e9e des r\u00f4les est pr\u00e9serv\u00e9e et pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Sauf l\u2019exception &#8211; qui confirme la r\u00e8gle &#8211; de la m\u00e8re dont l\u2019enfant a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9. Tous les st\u00e9r\u00e9otypes sont l\u00e0, logiquement. On sent bien que cette histoire commence mal et qu\u2019au bout du train l\u2019\u00e9mancipation risque fort de ne pas \u00eatre totale.<\/p>\n<p>Et puis tout foire\u00a0!<\/p>\n<p>Tout foire car les insurg\u00e9s ayant conquis la moiti\u00e9 du train ce qui, \u00e0 l\u2019aune des souffrances endur\u00e9es, satisferait une large partie de leurs revendications, ne s\u2019arr\u00eatent pas. Cela serait pourtant raisonnable et tout les y pousse, en particulier les sages complotistes. D\u00e9raisonnables, irresponsables\u00a0! Exag\u00e9r\u00e9s\u00a0! Malgr\u00e9 tout, ils avancent.<\/p>\n<p>Tout foire \u00e0 cause d\u2019\u00e9motion, de l\u00e9gitime d\u00e9go\u00fbt. Certains parleront d\u2019humanit\u00e9, d\u2019autres d\u2019affects ou, peut-\u00eatre mieux, d\u2019une sorte de bon sens prol\u00e9tarien, car c\u2019est bien la classe qui les a amen\u00e9s l\u00e0. Nous sommes pr\u00eats \u00e0 bien des compromis, capables de supporter beaucoup, mais cela n\u2019est pas mesurable, pr\u00e9visible. Le calcul politique, les sociologues ou l\u2019ing\u00e9nierie sociale ont parfois des limites impr\u00e9vues.<\/p>\n<p>Tout foire parce qu\u2019il y a un refus radical, l\u00e0 aussi peu raisonnable. Refus du pouvoir, de la <em>prise<\/em> du pouvoir, <em>mais aussi<\/em> refus de l\u2019autogestion. H\u00e9sitations, trouble dans la classe. M\u00eame le leader en arrive \u00e0 douter devant l\u2019ultime porte \u00e0 ouvrir <em>dans<\/em> ce monde clos (celle par laquelle on acc\u00e8de \u00e0 la machine). Le probl\u00e8me n\u2019est pas la hi\u00e9rarchie dans le train, c\u2019est le train. Conserver le train c\u2019est conserver son fonctionnement. Que se poursuive l\u2019horreur mais de mani\u00e8re plus humaine\u00a0? L\u2019autog\u00e9rer\u00a0? Provisoirement\u00a0?<\/p>\n<p>Tout foire aussi parce que l\u2019avant-garde est d\u00e9bord\u00e9e par les autres, ceux qui ne se posent pas ces questions-l\u00e0, cette base qui fait n\u2019importe quoi, ou du moins qui en a l\u2019air. Imaginez un improbable Antonin Artaud et sa fille, sorte de Camille Claudel junkie et medium, qui tentent de faire exploser une <em>autre<\/em> porte, donnant sur\u2026 l\u2019ext\u00e9rieur, sur la glace et la neige. La porte tabou, la fin du voyage. Le d\u00e9raillement comme perspective et bilan\u00a0! Folie\u00a0? Peut-\u00eatre pas tant que cela, car eux croient possible la survie \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. En 17 ans la temp\u00e9rature aurait l\u00e9g\u00e8rement remont\u00e9. Eux sont certains de ne plus pouvoir vivre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Alors, que faire\u00a0? Auriez-vous confiance en eux\u00a0? Auriez-vous le temps, l\u2019envie, de peser le pour et le contre\u00a0? Une comptine dit que c\u2019est reculer que d\u2019\u00eatre stationnaire et qu\u2019on le devient de trop philosopher&#8230; C\u2019est un pari qu\u2019il faut faire. Tout sur le rouge\u00a0? Le noir\u00a0? La r\u00e9volution est un saut dans l\u2019inconnu, l\u2019incertitude, qui ne se d\u00e9cide pas lors d\u2019un vote \u00e0 bulletin secret. La solution ne r\u00e9side pas dans la stricte application d\u2019un plan, aussi sympathique soit-il, mais bien dans sa subversion, dans l\u2019impr\u00e9vu\u2026 Ce sont, comme bien souvent, des voyageurs qui paraissent les moins raisonnables, les moins conscients, que peut venir l\u2019\u00e9tincelle perturbatrice. <em>Snowpiercer<\/em> prend les mesures r\u00e9volutionnaires qui s\u2019imposent, ad\u00e9quates\u00a0: briser le tabou. Et le train d\u00e9raille.<\/p>\n<p>La rupture avec l\u2019ancien monde est spectaculaire. Mais les survivants de la catastrophe survivent aussi au froid\u00a0: la vie est possible \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Le pari est gagn\u00e9.<em> Snowpiercer<\/em> est sombre, violent, tr\u00e8s sombre, mais \u00e9minemment optimiste.<\/p>\n<p>Chacun peut trouver le tabou \u00e0 faire sauter, le pari \u00e0 faire, la porte sur l\u2019ext\u00e9rieur. Certains pr\u00e9tendront conna\u00eetre ou reconna\u00eetre cette porte, qui correspondrait \u00e0 leur programme, plans ou projets, mais ceux-l\u00e0 savent tr\u00e8s bien qu\u2019il y aura toujours quelqu\u2019un d\u2019assez d\u00e9raisonnable pour leur r\u00e9pondre\u00a0: \u00ab\u00a0<em>je veux ouvrir une porte mais pas celle-ci\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">\u00a0<strong>Tristan Leoni, juillet 2014<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right\"><em>\u00a0<strong>D\u00e9dicace toute sp\u00e9ciale \u00e0 Charles.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\u00a0<strong>A lire et regarder\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>Bong Joon-Ho, <em>Snowpiercer, le Transperceneige<\/em>, 2013, 126 minutes.<\/p>\n<p>Jacques Lob, Jean-Marc Rochette, Benjamin Legrand, <em>Transperceneige, int\u00e9grale<\/em>, Bruxelles, Casterman, 2013, 256 p.<\/p>\n<p>Nicolas Finet, <em>Histoires du Transperceneige<\/em>, Bruxelles, Casterman, 2013, 96 p.<\/p>\n<p>Rapha\u00ebl Colson, Andr\u00e9-Fran\u00e7ois Ruaud, <em>Science-fiction, les fronti\u00e8res de la modernit\u00e9<\/em>, Paris, Mnemos, 2008, 352 p.<\/p>\n<p>Anonyme, <a href=\"http:\/\/www.libertaires93.org\/article-des-nouvelles-du-front-cinematographique-101-la-science-fiction-et-l-avenir-du-present-ii-121256155.html\">\u00ab\u00a0Des nouvelles du front cin\u00e9matographique (100) : La science-fiction et l&rsquo;avenir du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai entendu le rire de cette machine\u00a0: il est plus facile de la d\u00e9truire que de l\u2019animer des souffles humains\u00a0\u00bb Paul Nizan \u00ab\u00a0Le prol\u00e9tariat annule les trains\u00a0\u00bb Alexandre Dovjenko Tout critiquer. 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